Les limites du privé en santé

La liste des soins offerts par le secteur privé a augmenté, mais à quel coût ?

par Jacinthe Tremblay

Les plaidoyers des défenseurs du système de santé public ainsi que des promoteurs du recours au privé pour augmenter l'accès aux soins de santé ont été entendus haut et fort cette semaine. La maladie mentale et la pénurie de médecins ont aussi occupé l'espace médiatique. Que disent de ces enjeux les tenants de la privatisation ? Rien ou si peu. Oubli ou talon d'Achille de leur rhétorique ?

Les difficultés d'accès rapide aux soins sont, avec l'explosion des dépenses en santé au Québec, l'argument-choc des tenants de la privatisation. Or, des données publiées en avril 2008 par le Commissaire à la santé et au bien-être du Québec apportent un éclairage intéressant à cet enjeu. Ainsi, la province arrivait, en 2005, au 10e rang sur 10 pour les dépenses globales et publiques en santé par habitant ainsi que pour le taux de médecins de famille par 1000 habitants.

Par ailleurs, le Québec arrivait au premier rang, soit la meilleure position, pour le taux de médecins spécialistes par 1000 habitants ainsi que pour la proportion de patients ayant attendu moins d'un mois pour une visite chez un spécialiste. Or, quels sont les services actuellement offerts par les cliniques privées en santé telle Médysis, propriété du fonds privé Persistance Partners Capital (PCP), pour laquelle le Dr Couillard agit désormais comme conseiller stratégique ? Ou encore le réseau d'imagerie médicale Concorde, dirigé par le nouveau président de l'Association médicale du Canada (AMC), le Dr Robert Ouellet ? Chirurgies d'un jour et radiologie, autant de créneaux dominés par des médecins spécialistes, un groupe dont le Québec est plutôt bien pourvu, si les données précédentes sont exactes.

Les dépenses publiques en santé sont, à près de 80 %, destinées aux hôpitaux et, parmi ces dépenses, la majorité servent à payer les médecins. Les médicaments sont l'autre grand poste de dépenses. Selon l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS), la part des médicaments dans les dépenses totales en santé au Canada est passée de 9,5 à 16,8 % de 1985 à 2008, toutes sources de financement confondues, soit gouvernementales, publiques, privées et personnelles.

Si les projections démographiques sur le vieillissement de la population se confirment, la part des médicaments devrait continuer à grimper, en raison non seulement de ce phénomène mais aussi du rôle accru de la pharmacologie et de la découverte de nouvelles molécules, plus chères. Or, au Québec, 3,2 millions de Québécois voient leurs médicaments remboursés par l'assurance gouvernementale, contre 4,3 millions qui les paient par l'entremise d'une assurance collective.

Selon la firme Normandin-Beaudry, plus de 85 % des personnes en âge de travailler participent à un tel régime, en plus de payer leurs soins de santé à travers les impôts. L'actuaire spécialisé en assurances collectives Éric Montminy, associé chez Normandin-Beaudry, est fort bien placé pour observer la consommation de la santé par les cadres et les travailleurs. « Il y a 10 ans, les physiothérapeutes et les chiropraticiens arrivaient en première et deuxième positions des professionnels consultés. En 2007, les massothérapeutes étaient en tête. Les naturopathes et les diététistes gagnent aussi en popularité auprès des jeunes », dit-il.

Avouant sortir de son expertise, M. Montminy estime que ce recours accru aux médecines douces et à des approches de prévention n'est pas une mauvaise chose du point de vue de la santé. « Il n'est pas impossible qu'une personne, informée qu'elle devait attendre un an pour avoir un rendez-vous avec un gastro-entérologue, ait décidé de consulter une diététiste », suggère-t-il. Cela dit, les professionnels de la santé ne représentent, en valeur, que 10 % du panier des produits d'assurances collectives. La part du lion, à 55 %, revient aux médicaments, suivis des soins dentaires, à environ 32 %.

Ces constats excluent les sommes consacrées aux Programmes d'aide aux employés (PAE), tous offerts par des cabinets privés de spécialistes du stress, de l'épuisement professionnel et du harcèlement psychologique. Ils excluent aussi l'argent consacré, au privé comme au public, à apaiser les maux du travail, pour lesquels les statistiques financières sont inexistantes. Étude après étude, les chercheurs martèlent toutefois que les problèmes de santé mentale devancent maintenant les troubles musculo-squelettiques comme fléau numéro un dans les organisations. Qui apporte du soutien à leurs victimes ? Les omnipraticiens, préférablement les médecins de famille et les professionnels de la santé mentale. Des secteurs en pénurie.

L'accès à quoi ?

En conférence de presse, mercredi dernier, le Dr Robert Ouellet, président de l'AMC, a mentionné que certains médecins qui pratiquent en privé donnent leur numéro de cellulaire à leurs patients. « Connaissez-vous un médecin du système public qui se montre aussi disponible ? » La réponse est non. Et si c'était parce qu'ils sont trop occupés à soigner des malades ? Ainsi, il a fallu attendre mercredi à 20 h 30 pour que le Dr Simon Turcotte, médecin résident du CHUM, spécialisé en chirurgie hépato-biliaire et vice-président de Médecins québécois pour le régime public (MQRP), accorde l'entrevue demandée par Le Devoir deux jours plus tôt.

Qu'avait-il fait entre-temps ? « Ma journée de travail a débuté mardi matin, à 6 heures », a-t-il expliqué avant de défiler son emploi du temps: des tournées de 40 patients, la participation à sept opérations de « gros cas », entrecoupées de 15 minutes pour avaler un sandwich. Il avait dormi à peine trois heures et se préparait à reprendre le boulot samedi matin, à moins qu'un appel d'urgence l'ait ramené au CHUM pour faire une greffe. Que le ciel lui épargne des appels de patients ou de journalistes sur son cellulaire !

L'accès rapide aux services dans des cliniques privées est bien réelle et comporte des avantages au strict chapitre de la santé. Dans un courriel au Devoir transmis à 22 h 56 lundi dernier, le Dr Turcotte écrivait : « Les médecins, surtout les généralistes qui pratiquent hors hôpital, se retrouvent souvent dans la situation impossible de dire à leur patient : vous attendez pour l'hôpital, ou bien vous payez à une clinique de radiologie privée pour l'examen. Et à mon avis, le plus tôt sera le mieux... »

Qui soigne ?

La santé au bout du fil existe déjà, 24 heures sur 24, sept jours sur sept, pour tous les Québécois. La ligne gouvernementale — malheureusement sous-utilisée et méconnue — Info-Santé permet à toute mère de famille qui s'inquiète des 32 degrés de fièvre de son poupon ou au sexagénaire angoissé par les oublis de sa conjointe d'être écouté, conseillé et dirigé vers des services prodigués par d'autres intervenants associés au réseau public — hôpitaux, CLSC, groupes communautaires, pharmaciens ou médecins.

Pour la majorité des Québécois, les problèmes d'accès au système de santé ne consistent pas en effet à poireauter sur une liste d'attente pour une opération au genou. Ils demeurent, pour une personne sur deux, la difficulté de dénicher un médecin de famille et, pour les personnes âgées en lourde perte d'autonomie, l'accès avant la mort à un lit en Centre d'hébergement de longue durée (CHSLD). Pour la quasi-totalité des personnes souffrant de maladie mentale, l'accès à un psychiatre passe pratiquement par l'obligation d'être en crise... Celui-ci prescrira une molécule pour suppléer à deux autres embûches, soit la difficulté de recevoir, sans débourser de 80 à 100 $ l'heure, l'aide d'un psychologue, ou encore celle de pouvoir séjourner dans un établissement jusqu'à une certaine guérison. Selon un rapport de l'ICIS rendu public le 19 août, la durée moyenne du séjour d'un patient admis dans un hôpital général à la suite d'une maladie mentale a en effet diminué de 55 % sur une période de cinq ans, passant de 36 jours en 2000-2001 à 16 jours en 2005-2006.

Les défenseurs du système public, notamment les 30 premiers signataires de la déclaration du MQRP et la centaine d'autres qui s'y sont ajoutés cette semaine, voient de jour en jour leurs craintes reposer sur des faits et non sur une idéologie. « Au Québec, le nombre d'actes médicaux qui peuvent être effectués dans le privé est passé de trois à une cinquantaine en quelques années », dit François Béland, professeur en administration de la santé de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal. « Le nombre et la diversité des interventions chirurgicales qui peuvent se faire sans anesthésie et sans hospitalisation, soit le marché convoité par les gens du privé, ne cesse d'augmenter », note le Dr Turcotte.

Quels seront les visages de la médecine dans 10, 20, voire 5 ans? Chaque acte délégué au privé pourrait-il, comme l'imagerie médicale, devenir pratique courante et dominante dans un futur rapproché ? Plusieurs experts en santé, dont le Dr Turcotte, le prévoient. De son côté, M. Montminy a aussi sa petite idée des transformations à venir en assurance collective: « Il y a 15 ans, le pourcentage de la masse salariale des entreprises québécoises consacrée aux assurances santé, vie et invalidité était d'environ 5 %. Dans un an ou deux, elle atteindra 10 %», avance-t-il. « L'évolution des régimes privés ne va pas vers l'ajout de nouveaux services, au contraire. Si le mouvement de retrait de l'État de certaines interventions médicales s'élargissait, il y aurait peu de chances que leur remboursement soit pris en main par les assurances collectives privées », prédit-t-il.

« Les progrès et les formes les plus efficaces de la médecine actuelle, on peut choisir collectivement de les intégrer au public. Ça va prendre plus de temps, c'est clair, parce qu'il faut changer les façons de faire, la culture, les infrastructures et l'organisation du travail », affirme le Dr Turcotte, qui ajoute : « La réalité, c'est que nous en sommes capables, au public. On en opère, des malades, à Chicoutimi, à Sept-Îles et au CHUM. » Le médecin de 30 ans conclut, avec émotion et fatigue dans la voix, en jetant un dernier pavé dans la marre des promoteurs privés : « Il y a des secteurs, comme les soins psychiatriques, qui n'intéressent pas ces entrepreneurs. Les maladies des gens ordinaires ne sont pas rentables. En fait, la très grande majorité des enjeux de santé ne le sont pas et devront être pris en charge par les systèmes publics. »


Source : Le Devoir, Perspectives, page B-1 - 23 août 2008