Se donner le Québec qu’on veut !

Claudette Carbonneau, présidente de la CSN

Discours de la présidente de la CSN aux congrès des conseils centraux, printemps 2010

Au début du mois de mars, le gouvernement fédéral déposait un budget où l’on retrouve les pires obsessions conservatrices. Le retour à l’équilibre budgétaire devient un dogme qui se concrétise par des coupes colossales dans les dépenses publiques et dans le rôle de l’État. Malgré le ralentissement économique toujours présent, le gouvernement fédéral persiste dans sa volonté de réduire les impôts des particuliers et des sociétés, y compris ceux des pétrolières et des financières.

Sans doute inspiré par cette trajectoire conserva¬trice, le budget du Québec, déposé le 30 mars dernier, répond davantage à l’agenda des lucides qu’aux valeurs des Québécoises et des Québécois.

Au lieu de mettre en œuvre des mesures progressives fidèles aux valeurs et aux choix de société des Québécoises et des Québécois, la classe moyenne passe à la caisse. Loin d’un « parti pris pour le bien commun », c’est la majorité des contribuables qui risque de crouler sous des mesures hautement régressives. C’est un lourd prix à payer pour le refus entêté du gouvernement à revoir la progressivité du système fiscal.

Des compressions catastrophiques
Il est trompeur d’affirmer que 60 % des efforts de redressement budgétaires viennent du gouverne¬ment puisqu’en fin de compte ce sont les services à la population qui vont être diminués.

Le budget consacre une réduction considérable de l’action de l’État avec des compressions massives de dépenses pires encore que le taux de croissance de 3,2 % annoncé dans le dernier budget. D’ailleurs, en voulant rassurer un député de l’ADQ qui doutait de la réelle volonté du gouvernement de sabrer les dépenses, la ministre Gagnon-Tremblay déclarait vouloir récupérer 1,2 milliard en précisant : « On diminue, cette année, les budgets de la Santé, de l’Éducation, de la Famille, des Transports et on gèle les budgets de 18 ministères. Toutes nouvelles initiatives devront présenter les moyens de financement. »

Rappelons qu’une des mesures du dernier budget consiste en une politique de non-remplacement d’un départ à la retraite sur deux qui touche le personnel administratif des secteurs de la santé et des services sociaux et de l’éducation. À ce propos, le premier ministre insiste pour dire que ce faisant il ne coupera pas dans les services. Il est révoltant de constater une telle méconnaissance de l’apport crucial d’une catégorie entière de personnel au fonctionnement des réseaux. Comme si la gestion de l’inscription des élèves, des dossiers médicaux ou du transport scolaire n’était pas au cœur des services publics.

Tout cela, alors qu’on fait de plus en plus appel aux personnels des agences privées, aux sous-traitants et aux PPP qui coûtent les yeux de la tête !

Les coupes massives sont déjà commencées. Les premières victimes sont les immigrantes et les immigrants qui se voient amputer 60 classes de francisation, ce qui va tout à fait à l’encontre d’une politique d’intégration !

En outre, le budget Bachand change radicalement la donne quant au financement de la santé en introduisant, pour la première fois, une taxe santé en remplacement d’un financement basé sur l’impôt sur le revenu, qui distribue la facture en fonction des moyens de chacun.

Désormais, tous seront soumis à la même contribution indépendamment de leur revenu. Aux yeux du ministre des Finances, c’est le choix politique à faire parce qu’il considère que les mieux nantis paient une part trop importante des impôts. Toute une conception de la justice sociale et du rôle de l’État dans la redistribution de la richesse que cette logique qui impose à ceux qui gagneront 14 000 $ en 2012 une taxe uniforme de 200 $ par personne. Pire encore, le gouvernement Charest adopte sans débat public des propositions du rapport Castonguay qui prône un système de santé à deux vitesses. En plus de la taxe santé, le budget introduit un ticket modérateur déjà évalué à hauteur de plus d’un demi-milliard pour 2013-2014.

Ce type de mesures frappe de plein fouet les femmes enceintes, les cancéreux, les malades chroniques, etc. La logique de l’utilisateur-payeur est odieuse quand on l’applique à la santé parce qu’elle fait en sorte que plus tu es malade, plus tu paies. Le premier ministre a bien beau laissé entendre que les plus pauvres paieraient moins, ça ne change rien sur le fond des choses. L’obligation de payer en fonction du nombre de visites médicales demeure, ce qui est inacceptable.

Il ne faut pas sous-estimer ce virage, qui ouvre grand la porte à la privatisation du système de santé et aux assurances duplicatives, à l’heure même où les États-Unis cherchent à se sortir de ce bourbier ! Il ne faut pas hésiter à qualifier de contre-révolution ce que Raymond Bachand veut nous vendre comme une révolution qui fait avancer le Québec !

En effet, le train de mesures régressives ne s’arrête pas là. La hausse de tarif du bloc patrimonial d'électricité s’effectue sans un débat public large qui pourrait tenir compte de l'impact d'une telle augmentation de tarif, sur les différentes catégories d'utilisateurs, sur la consommation, sur les économies d'énergie et sur les exportations. Cette augmentation est mise en place sans même aucune référence à un financement de la recherche et du développement en matière d'énergie alternative pour assurer l'autonomie énergétique du Québec, pas plus d’ailleurs qu’elle ne prend en compte l’impact de celle-ci sur la péréquation.

En choisissant de s’acharner à réduire la dette sous le fallacieux prétexte de laisser une comptabilité en ordre à nos enfants tout en charcutant les programmes sociaux et les services publics, c’est au contraire un bien pire héritage que nous léguons aux générations futures. L’équité intergénérationnelle commande, au contraire, de laisser à celles et à ceux qui nous suivent des systèmes de santé, d’éducation et de sécurité sociale qui se tiennent et un État qui peut encore agir pour le bien commun.


Exit la société civile
Sous un autre angle, le gouvernement procède au rétrécissement de la démocratie en abolissant plusieurs structures de consultation de la société civile. On sabre une trentaine d'organismes consultatifs autonomes ou paritaires dédiés aux aîné-es, à la famille, aux relations intercultu¬relles, à la jeunesse, au travail et à la main-d'œuvre, rayant ainsi de la carte la participation associative et citoyenne pour ramener leurs travaux sous l'égide des ministères. Des organismes déterminants comme le Conseil consultatif du travail et de la main-d’œuvre, la Commission de l'équité salariale ou le Conseil des services essentiels sont transférés au ministère du Travail, à la Commission des droits de la personne et à la Commission des relations du travail, ce qui risque d'avoir de graves conséquences. À l’heure où l'on réduit les structures de consultation, on crée, par ailleurs, une Commission sur la participation au marché du travail de laquelle sont exclues les organisations syndicales. L’ombre des années noires de l’arrivée au pouvoir du gouvernement Charest semble de nouveau vouloir se profiler.

Quant à l'augmentation des droits de scolarité, le gouvernement place ses partenaires devant une situation de fait et les convie à une consultation où seules les modalités de la hausse seront discutées. J'en appelle à un débat de plus ample envergure sur la question de l'éducation qui avait pourtant été identifiée comme étant la priorité à l'occasion du forum de Lévis.

 
Le Québec dans 20 ans : un rendez-vous manqué
À la rencontre économique tenue à Lévis, en janvier dernier, le gouvernement avait invité des représentants de la société civile à une réflexion prospective sur le Québec dans lequel on souhaiterait vivre dans 20 ans. L’objectif était ambitieux et aurait même pu servir de bougie d’allumage à des initiatives novatrices et appropriées à la profondeur de la crise économique et financière qui nous frappe toujours.

De ce point de vue, le budget Bachand constitue assurément un rendez-vous manqué.

Alors qu’il aurait fallu un message fort du gouvernement sur sa détermination à réhabiliter la compétence de l’État à bien gérer l’argent des contribuables, il attise la suspicion à son endroit en refusant obstinément de faire la lumière sur les accusations de malversations qui gangrènent quotidiennement son administration et qui posent de sérieuses questions sur les liens allégués entre le financement du Parti libéral et les décisions gouvernementales.

Alors qu’il aurait fallu de l’audace pour être véritablement porteur d’un projet de société, on nous sert des recettes éculées de coupes dans les dépenses de l’État dont nous connaissons bien les effets délétères sur les services publics.

Alors qu’il aurait fallu de l’imagination pour penser autrement l’organisation et le financement de l’État, c’est la pensée unique coincée et le mantra empesé de quatre économistes de l’apocalypse qui obtiennent la faveur du gouvernement de Jean Charest.

Bref, alors qu’il aurait fallu de l’envergure, c’est à un exercice comptable ratatiné, déprimant et à courte vue que s’est livré ce gouvernement qui naguère conviait le Québec à prendre son essor. Et bien, il s’agit, à n’en pas douter, d’un décollage magistralement raté !

Ce budget, on le sait, n’est pas un budget parmi d’autres. Il marque véritablement une rupture du pacte social liant les Québécoises et les Québécois et leur gouvernement. J’appelle dès maintenant à se mobiliser et à se doter d’un plan d’action de longue portée parce que jamais nous n’accepterons de voir ainsi renier et mettre à mal les choix de société les plus chers à la population en matière de services publics, de capacité d’agir de l’État et de progressivité de notre système fiscal. Une longue lutte s’annonce et nous travaillerons d’arrache-pied à informer, mobiliser et développer les alliances les plus larges et solides possible pour contrer cette nouvelle tentative de démolition.

Claudette Carbonneau,
Présidente de la CSN

Discours de la présidente de la CSN au conseil confédéral spécial sur les finances publiques du Québec >>