Projection du syndicalisme américain
Essai de Pierre Vadeboncœur, écrit en 1961
Le syndicalisme, par les questions qu’il soulève sur son orientation future, peut aussi orienter les questions que des individus ou des groupes différents de lui peuvent se poser. Les uns et les autres peuvent s’engager dans une direction similaire à la sienne. La démocratie actuelle pose au fond les mêmes questions à bien du monde.
La réponse sera révolutionnaire ou elle ne sera pas. La question est de savoir si le peuple et en particulier les syndicats ouvriers — hélas bien compromis dans les idées du système libéral et pour ainsi dire dans la convention politique qui est en Amérique une caricature odieuse du contrat social — vont pressentir quelque rôle à jouer dans une entreprise politique qui dépasserait le niveau habituel des conceptions que l’on se fait du gouvernement. Les perspectives politiques, sociales, culturelles, humanistes, qui correspondraient à la possession récente par l’humanité de moyens ayant une ampleur égale aux catastrophes cosmiques que l’homme, hélas, peut aussi déclencher sont encore à naître, en Amérique. Mais ces perspectives, il faut les dégager : l’homme est maintenant en mesure de faire surgir un monde supérieurement organisé.
Or, les syndicats, par leur acquiescement au train-train capitaliste et par leur partie dans le tintamarre des affaires particulières, jouent le rôle de comparses dans l’improvisation absurde de cette multitude d’agités économiques qui substituent chaque jour aux États-Unis les affaires au politique. L’entreprise privée n’organisera pas le monde de demain. Libéralisme et création d’une politique à l’échelle des moyens actuels et futurs de l’homme sont antinomiques. Si les syndicats demeurent la contrepartie populaire du système capitaliste, qui est le système des affairistes, et si par leur participation aux affaires ils ne font que contribuer à fixer au niveau du commerce les vues d’une société dont le développement technologique appellerait des entreprises démocratiques aux conséquences illimitées, alors il consomment le péché occidental contre l’avenir de l’homme et poursuivent en métropole la philosophie des colonies. D’ailleurs, ils ratent une de leurs métamorphoses historiques, probablement la plus importante. Ils ne voient pas ou refusent d’admettre qu’en un point donné de l’histoire, leur présence peut servir à autre chose qu’à amener la signature de conventions collectives et peut fournir une force pour des transitions politiques nécessaires.
La démocratie et le pouvoir capitaliste
Si ces réflexions sont exactes, les pôles d’une pensée syndicale valable pour l’avenir sont situés tout à fait au-delà du syndicalisme de relations industrielles. L’action syndicale se fonderait sur deux critiques radicales : touchant la démocratie, pour la transformer et l’accomplir et le pouvoir capitaliste, pour l’abolir. Renouveler les formes de la première, réinventer le parti du peuple, dénoncer la ploutocratie qui l’accapare, la soustraire à la toute puissance de la publicité payée par les ploutocrates, bref relancer les doctrines démocratiques à l’assaut du système faussé et décrépit qu’on a laissé jusqu’ici subsister sans redire. Démontrer l’illégitimité profonde du second, non seulement pour ce qui est des privilèges exorbitants qu’il encourage, mais surtout pour son illogisme funeste, son caractère essentiel d’improvisateur anarchique, son incapacité congénitale à mettre en oeuvre, pour la civilisation, les moyens gigantesques des ressources matérielles de l’homme moderne, son caractère de système dépassé par les possibilités contemporaines, et l’immoralité sans limites que l’esprit de lucre, qui est le sien, sème à la grandeur d’un continent.
Déclasser ce pouvoir et le combattre
Si la liberté démocratique doit être sauvée dans le monde en même temps que la civilisation éventuelle la plus grande qui ait jamais paru possible, c’est en Amérique
que cela pourra se faire, mais à la condition que la somme énorme de préjugés, d’habitudes, d’intérêts, de tabous et de facilités qui font des États-Unis actuels la patrie du conformisme soient mis en échec.
Assigner au syndicalisme un rôle dans une oeuvre de cette envergure, c’est lui confier la responsabilité des auteurs de toutes les constitutions démocratiques depuis la Grande Charte. Mais c’est aussi, sur un plan plus restreint, lui donner un principe sans lequel il avortera. Aventure périlleuse, sans aucun doute : dix-sept millions d’hommes s’appuient actuellement sur l’oubli des principes cardinaux de l’action syndicale, à cause des combines et des recours que cet oubli permet. Faire resurgir ces principes, c’est supprimer l’appui. Mais nous voyons déjà les tristes résultats du refus de l’aventure.
Le syndicalisme se réalisera par le risque qu’il fera de lui-même selon des principes qui ne soient pas des règles de pratique et pour des buts qui ne soient pas ceux qu’il vise quotidiennement. Seul un au-delà pourra le diriger. Même si le syndicalisme n’atteignait pas de si grands buts, il aurait néanmoins contribué à rendre à la démocratie une partie de son sens et de son efficacité. Même si une réorientation révolutionnaire du mouvement ouvrier s’avérait impossible, ce qui ne serait pas surprenant d’ailleurs, il aurait valu la peine de lui poser la question révolutionnaire ; car sans elle, où pourrait-il prétendre aller ? sans elle, quelle critique efficace formulerait-il de la société dans laquelle il s’insère ? est-il donc condamné à ne point avoir de pensée et n’est-ce pas un crime contre l’homme que de n’en point avoir ?
Ce ne sont pas les révolutions qui perdront l’homme ; ce sont les conceptions basses. Les hommes d’affaires n’en ont pas d’autres, ce sont des hommes d’intérêts; c’est pourquoi il est impérieux qu’ils démissionnent : ils détiennent la charge du prince et ce sont des marchands. Il n’est pas bon que ce soit l’armée qui gouverne un pays, mais il n’est pas bon non plus que ce soient les manipulateurs de la propriété et les courtiers en commodités. La vérité du syndicalisme nouveau sera grande, sous peine d’une décomposition et d’une défaite qui se fondraient alors dans la décomposition et la défaite des valeurs occidentales.
Une idéologie forte et distincte
doit être développée par le mouvement ouvrier
La responsabilité du syndicalisme envers ces valeurs n’est donc pas compatible avec la ligne de pensée et de propagande capitaliste. Le mouvement ouvrier, s’il veut servir ce que la tradition occidentale représente de liberté politique et de personnalisme et contribuer à pousser l’expérience occidentale dans un sens qui permette de l’introduire dans l’univers économiquement organisé de demain, doit élaborer une idéologie forte, distincte et qui s’avance vers l’avenir selon une démarche qui n’ait rien à voir avec les intentions capitalistes.
Or, nous voyons qu’au contraire, en l’absence d’une idéologie, il épouse la ligne rigide, schématique, incurieuse, de la propagande capitaliste, comme s’il s’agissait là d’une véritable pensée sur les réalités économiques et politiques. On ne saurait être plus borné, plus loin de toute appréhension des vérités politiques de l’époque technologique.
Nous découvrons donc le principe qui rend impérieuse la transformation des buts et de la philosophie du syndicalisme américain. Ce principe, c’est la révélation contemporaine du devenir humain révolutionné par la science, les techniques et des horizons politiques infiniment plus audacieux qu’il y a seulement un demi-siècle. Le syndicalisme, facteur politique de taille, a une responsabilité de premier ordre envers ce devenir. S’il refuse de s’inscrire dans la ligne d’une action créatrice à son égard, s’il se place, avec le capitalisme, dans une position d’irresponsabilité envers l’oeuvre de l’homme social moderne, il trahit.
Tout ce qu’il y a de forces dans la nation, y compris le gouvernement, mais un gouvernement libéré des attaches particulières qui en font le fantoche de la politique de telle ou telle société d’affaires et le produit des intérêts d’un nombre restreint d’individus, doivent maintenant songer à la nouvelle époque. Il n’est plus permis à quiconque possède du pouvoir et de l’influence de vivre au jour le jour, selon un ordre de préoccupations tenant de la pensée libérale.
Attitude capitaliste. Attitude humaniste
On n’a plus le droit de se battre exclusivement pour des intérêts limités et particuliers, fussent-ils ceux de groupes plus ou moins considérables de travailleurs. La convention collective fût-elle deux fois plus efficace qu’elle ne l’est en réalité, il faudrait encore la dépasser d’emblée. Il n’est plus question de s’en tenir aux affaires ; notre époque a créé un vide infini à combler, qui nous forcera à être politiques.
Tout ce qu’il y a de pensée et de forces ne sont pas de trop pour créer ce qui peut être créé dans un monde encore en friche par rapport à ses possibilités de paix, d’abondance, de culture, de conscience, d’oeuvres, d’ordre humain. Les capitalistes sont beaucoup trop occupés et liés pour s’en soucier. Le dilemme, aux États-Unis, consistera strictement en ceci : recevoir la révélation civilisatrice de notre époque ou la refuser. C’est toute la différence entre l’attitude humaniste et l’attitude capitaliste. Or, il n’y a aucune distance entre l’attitude capitaliste et celle des hommes qui vivent sous l’influence du capitalisme et dans sa dépendance : c’est la même. L’entrée dans l’époque nouvelle de l’humanité supposera que l’on franchisse une fois pour toutes la barrière conservatrice.
