Recueil d'articles de Pierre Vadeboncoeur
parus dans Nouvelles CSN entre septembre 1988 et avril 1990.
CSN, 1990, 56 p.

Pierre Vadeboncoeur a été écrivain, essayiste et syndicaliste. Il a oeuvré à la CSN à divers titres de 1950 à 1975, dont celui d'adjoint au président.

 

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Marcel Pepin, une force

par Pierre Vadeboncoeur

Dans un autre article, je vous ai narré un épisode où Marcel Pepin, nouvellement président de la CSN, joua un rôle décisif et salutaire. Vous vous rappelez? Le "mémoire" de Trudeau, en 1965, que Pepin accepta de réexaminer et d'écarter après une longue discussion. Ayant donc commencé de parler de Pepin, voici l'occasion de poursuivre. Il y a longtemps que je souhaite évoquer cet ami. L'année dernière, je m'étais fait une espèce de règle de na pas écrire sur des gens encore en pleine carrière, règle que j'ai à peine enfreinte alors. Mais voici le moment d'abandonner cette excessive réserve, par exemple à propos de certaines personnes qui ne sont plus à la CSN.

Au printemps de 1965, peu de semaines après le départ de Jean Marchand envolé vers d'autres cieux à Ottawa, Pepin fut élu à la présidence de la CSN. J'étais tout à fait heureux de ce choix et je n'ai certes pas changé d'opinion. Pepin allait, après Picard, tout de suite de suite après Marchand, continuer la série des grands présidents de la centrale.

Il appartenait à une famille ouvrière qui vivait dans le quartier Saint-Henri à Montréal. Il put s'instruire et termina ses études à la Faculté des sciences sociales de l'université Laval à Québec, en 1948 je crois. J'ai tout de suite un témoignage sur lui et je le tiens de ma femme., alors étudiante à l'école de Service social de la même faculté. Elle faisait partie d'un groupe d'amis qu'ils fréquentaient tous deux. D'après ce témoignage, Marcel parlait quelquefois de son père, ouvrier tanneur, qu'il admirait. Et lui, le fils, dont la sincérité a toujours été évidente, disait qu'il voulait vouer son existence à la classe ouvrière. Il a strictement tenu parole. Il n 'a pas dévié d'un centimètre. On admire les gens qui tiennent absolument parole. Il n'a jamais renié sa classe. Il l'a toujours aidée.

Dès ses études terminées, Pepin entra au service de la CTCC. Je l'ai à peine connu avant 1960, car il avait son bureau à Québec tandis que le mien était à Montréal et longtemps il travailla exclusivement pour la Fédération de la métallurgie. Il fut secrétaire-général de la CSN en 1961.

L'homme qui ne se croyait pas fort

Mais ici je n'écris pas l'histoire de sa vie ni même celle de sa carrière syndicale. Je ne voudrais pas, ligne après ligne, mentionner seulement une succession de faits. Il s'agit d'évoquer quelqu'un. Cet homme a été une des premières figures de l'histoire syndicale du dernier quart de siècle, non seulement au pays mais aussi sur le plan international car il fut président de la Confédération mondiale du travail.

Coupons au plus court. Comme je fais toujours afin de photographier en quelque sorte sur le vif un personnage, voyons tout de suite, par l'intuition et d'une manière un peu désordonnée, ce que je pense spontanément de lui, ce qui me vient à l'esprit sans crier gare. Qu'est-ce que je vois, en 1965, quant il réfléchit à la suggestion qu'on lui fait, que je lui fais aussi, de succéder à Marchand, lequel vient de quitter la présidence et la CSN? Un type qui doute de lui-même pour ce poste. Quelqu'un de pas mal d'expérience pourtant et qui a fait ses preuves abondamment, en plus d'avoir été secrétaire-général. Un négociateur. Un réaliste, dans l'action concrète. Quelqu'un de très intelligent. Je découvrirai davantage, chemin faisant, entre autres, son intelligence pratique.

Mais il doutait. Même deux ans plus tard, bien qu'il ait déjà fait sa marque comme président, il s'interroge, il est loin de se considérer comme exceptionnel, il entretient des doutes, comme je le dis.

En mars 1966, au Patro Roc-Amadour de Québec, Gilles Vigneault était venu lancer une nouvelle chanson devant environ 2000 fonctionnaires survoltés, qui venaient d'accepter les termes d'une première convention collective. "Je vous entends demain parler de liberté", avait-il chanté. Raymond Parent, qui fut secrétaire général de 1968 à 1972, est au centre.

Je me trouve à Genève au printemps de 1967 pour quelques semaines, comme un des représentants syndicaux du Canada à la conférence annuelle du Bureau international du travail, délégué de la CSN. Pepin arrive aussi à Genève où il a affaire. Nous passons à quelques reprises des heures ensemble, en dehors du travail, à bavarder, à examiner certains problèmes, mais à rire aussi, car Marcel marlgré l'air très sérieux qu'il a d'ordinaire, adore rigoler, ce qui n'est pas connu du grand public,... et Dieu sait si nous l'avons fait! Il a assez d'humour, d'ailleurs, pour être amusant même quand il est sérieux... Or à Genève, au cours d'une de nos longues conversations amicales, à un moment donné, croyant se juger, Marcel me dit sincèrement: "Tu sais, moi, je ne suis pas quelqu'un de fort". Pas quelqu'un de fort?... Voilà justement que j'étais convaincu du contraire. Tout au cours des années, ma conviction, du reste, n'a fait que s'accroître. C'est un bloc. Pas moyen de le bouger. On peut certes, en discutant quelque chose, l'amener à modifier son opinion, car il est ouvert. Mais pour la force du caractère, la vigueur du jugement, la cohérence, l'esprit de suite et de conséquence dans une action, personne à ma connaissance n'a jamais démontré plus de robustesse.

Dans les réunions, il écoutait beaucoup, il était très attentif. Sa faculté d'attention est remarquable. Il peut suivre pendant des heures une discussion sans en perdre un mot. Il retient tout l'essentiel. Il est doué, je crois, d'une excellente mémoire. Après une conversation, il peut, en résumant et commentant les opinions, vous resservir ce que vous avez dit et quelquefois par ce moyen vous mettre en boîte... Ca, c'est le négociateur. Négociateur redoutable, logique, capable de synthèse et d'analyse, apte à retourner le propre argument de l'adversaire contre ce dernier. Négociateur patient, constamment calme, à qui rien n'échappe, qui n'indispose personne, qui met à profit toutes les ouvertures. Une chose me frappait: son aptitude à raisonner, à dégager des angles susceptibles d'être agréés par l'adversaire et ainsi d'effriter ses positions. Il ne se lassait pas. Il revenait à la charge. Il avait l'art du compromis avantageux. Et je dois dire une chose: sa négociation, contrairement à celle de certaines personnes qui pensent négocier simplement en se braquant---la négociation par ultimatums ininterrompus---, avait cette qualité essentielle: toujours, en son for intérieur, Marcel Pepin, qui négociait pourtant avec la volonté de forcer l'adversaire à céder ce qu'il fallait, tendait vers une issue du conflit. Avait-il appris cet art, cette lucidité, ce réalisme, cette intelligence expérimentée, de Gérard Picard, qui avait été aussi un très bon négociateur? En tout cas, Pepin possédait ces dons et ce savoir faire à un degré remarquable.


Cet article a été publié le 16 mars 1990 dans le numéro 305 de Nouvelles CSN.