Recueil d'articles de Pierre Vadeboncoeur
parus dans Nouvelles CSN entre septembre 1988 et avril 1990.
CSN, 1990, 56 p.

Pierre Vadeboncoeur a été écrivain, essayiste et syndicaliste. Il a oeuvré à la CSN à divers titres de 1950 à 1975, dont celui d'adjoint au président.

 

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Un nouveau départ

par Pierre Vadeboncoeur

Vers 1964, Marchand, qui avait un pied dans le syndicalisme mais l'autre déjà dans la carrière politique dont il rêvait, était devenu un dirigeant syndical un peu faible et ambigu. Ce n'était plus le Jean Marchand de 1949, tout feu tout flamme, contestataire, inspiré. Son réalisme l'avait conduit à de drôles d'aboutissements. Plusieurs militants voyaient bien --- c'était aussi mon sentiment --- qu'il tendait (sans en avoir lui-même tout à fait conscience probablement) vers une sorte de syndicalisme "d'affaires" à l'américaine, contraire à la tradition de la CTCC aussi bien qu'à l'esprit combatif qui avait caractérisé nos années cinquante.

"Marcel Pepin, de fait, fut l'homme de la situation dans les négociations du secteur public au cours des années qui suivirent." Lors d'un rassemblement au Forum, en décembre 1971, on reconnaîtra Norbert Rodrigue, Yvon Charbonneau, Louis Laberge, Marcel Pepin, Micheline Sicotte et Michel Chartrand.
 

Marcel Pepin lui succéda à la présidence au printemps de 1965. Il donna immédiatement des preuves qu'il réagirait contre cela. Au commencement Marchand avait été fort mais il était devenu plutôt faible. Pepin n'allait pas accepter cette succession déclinante. Il ne continuerait pas ce Marchand dernière manière. Il ne laisserait pas la CSN sur cette pente indécise.

La mise à jour

On peut en effet considérer l'entrée en scène de Marcel Pepin en 1965 comme une rupture. De fait, plusieurs choses allaient bientôt changer d'esprit, c'est-à-dire reprendre dans des termes nouveaux, dans des termes des années soixante, la vigueur, le sens contestataire et la liberté critique que nous avions connus dans les années cinquante. Ce ne serait par conséquent une rupture que par rapport à ce Marchand der derniers temps et à ce qui pouvait avoir vieilli dans la centrale. Cette "rupture" équivaudrait à essayer de poursuivre sur la lancée de Picard (et de Marchand première manière) l'aventure syndicale, mais dans des termes renouvelés et contemporains.

Des choses donc changeraient. La crainte excessive des conflits qui avait caractérisé le Marchand des dernières années cesserait. Les grandes négociations auraient des chances d'être menées de manière plus ferme. Marcel Pepin, de fait, fut l'homme de la situation dans les négociations du secteur public au cours des années qui suivirent, non qu'il négociât lui-même si ce n'est dans certaines circonstances, mais la centrale, en partie à cause de lui, donnerait un appui assuré et têtu.

Le nouveau président serait un travailleur particulièrement acharné. Je le sais, j'ai vu Pepin de près pendant suffisamment d'années: il travaillait sans cesse et ses journées et semaines étaient interminables. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi entièrement donné à sa fonction, d'aussi présent à ses responsabilités syndicales que lui. Une force de la nature. Un exemple que personne n'aurait pu surpasser à ces égards. De cette constance indéfectible se dégageaient l 'image et l'impression d'une solidité peu commune. La CSN s'appuyait désormais sur ce qui s'appelle une volonté.

Pareil tempérament était nouveau à la direction de la centrale. Marchand avait eu quelque chose de fragile, malgré sa vigueur passionnée du début. Cette fragilité s'était accentuée pendant plusieurs années avant son départ. Marchand, qui possédait certes de l'orgueil et de l'impétuosité, on aurait dit qu'il portait une blessure qu'il n'a peut-être jamais pu identifier lui-même. Il était doué d'une force mais quelque peu problématique. Il manquait de solidité profonde. Quant à Picard, celui-ci ne donnait pas une impression de masse et de volonté comme Pepin, mais plutôt (ce qui valait autant) d'une agilité, d'une sûreté de l'acte, d'une habilité, d'une subtilité, d'une intention toujours fiable, de sorte que sa vie syndicale fut une ligne droite, féconde, progressiste sensée conséquente. Il avait pour ainsi dire fondé une seconde fois la CSN.

Des temps nouveaux

Avec la présidence de Pepin allait commencer une réflexion nouvelle. Picard et Marchand, comme je l'ai déjà dit, avaient pris telle quelle la doctrine sociale de l'Eglise mais sans trop en tenir compte si ce n'est pour ses généralités morales. Or cette erre d'aller ne suffisait plus. D'ailleurs, à cause du flou qu'avait eu celle-ci, Marchand avait pu de bonne foi mener la CSN dans un syndicalisme qui menaçait finalement de devenir assez quelconque. Pepin n'allait pas se contenter de ça.

D'ailleurs, les temps étaient maintenant différents. La Révolution tranquille avait eu lieu. Par voie de conséquence, les gens se posaient non pas moins mais plus de questions qu'avant. Le grand questionnement de la période 1945-1965 dans la société québécoise n'avait pas pris fin une fois obtenues un certain nombre de réponses. Au contraire, les esprits étant devenus plus libres, les questions ne firent que se multiplier. La montée indépendantiste fut une des conséquences de ce dégagement. Mais il n'y eut pas que le nationalisme, car une foule de chose furent remises en question. Et puis, aux Etats-Unis, en France, dans cette décennie soixante, tout semblait bouger: contestation de la guerre au Vietnam, fin de la guerre d'Algérie, révolution des moeurs et des techniques, révolte étudiante, etc. Il en allait de même au Québec. Le Québec d'alors était peut-être la société la plus globalement mobile du monde, mis à part les pays où une révolution armée avait ou venait d'avoir lieu. Le syndicalisme de la CSN pouvait-il rester immobile parmi ce bouillonnement?

La réponse à cette question fut négative. Dès le début de sa présidence, Marcel Pepin se montra vraiment ouvert à la mise à jour des idées de la centrale, d'une part, et d'autre part défavorable à un syndicalisme qui, avec Marchan, avait semblé tombé dans une certaine irrésolution. Pepin apparaît tout de suite en 1965 comme un leader solide, sensible à la modernité, militant comme on l'était en 1950, désireux d'ouvrir des horizons, nullement statique, prêt à payer pleinement de sa personne. Dès ce moment la centrale, qui risquait dans une certaine mesure de se scléroser, connut donc un nouveau départ, comme le Québec lui-même d'ailleurs.

Cet article a été publié le 30 mars 1990 dans le numéro 306 de Nouvelles CSN.