Les mères monoparentales qui reçoivent de l’aide sociale voient leurs prestations réduites lorsque la pension dépasse 100 $ par mois pour un enfant. La situation est aberrante, estime Pierre Asselin, du journal Le Soleil. Voici l’articlequ’il signe à ce sujet en date du 9 novembre.
La Presse(site web) – Le Soleil
samedi 9 novembre 2013
Le vol intégral
Pierre Asselin
Parce que nos valeurs, on y croit. C’était le titre du document d’orientation du projet de charte des valeurs, dévoilé en septembre dernier par le ministre Bernard Drainville. Lui comme Mme Marois ont plusieurs fois réitéré que l’égalité homme-femme était «un principe auquel on accorde une importance prédominante, qui devient une espèce de valeur sacrée», comme l’a déclaré le ministre devant un auditoire d’étudiants.
Québec – Après une telle profession de foi, on s’attendrait à ce que les actes correspondent aux paroles, et pas seulement lorsqu’il est question d’identité et de religion. Le récent dévoilement du Plan d’action solidarité, pour la période 2014- 2017, offrait d’ailleurs une belle occasion.
Québec hausse la prestation sociale d’aide aux personnes seules et injecte des fonds supplémentaires à quelque 5000 groupes communautaires. Ce sont des gestes concrets qui viendront en aide aux plus démunis, mais le gouvernement a ignoré un dossier important, celui des pensions alimentaires pour enfants versées aux mères monoparentales qui reçoivent de l’aide sociale. Celles-ci voient, injustement, leurs prestations réduites lorsque la pension dépasse 100 $ par mois par enfant.
En novembre 2012, l’Assemblée nationale au grand complet, gouvernement Marois compris, avait adopté une résolution de Québec solidaire exhortant le gouvernement à agir «avec diligence et équité» pour mettre fin à cette injustice.
Pour ce qui est de la diligence, on repassera. «Rome ne s’est pas bâtie en un jour», se justifie aujourd’hui la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Agnès Maltais. Autrement dit, elle est à court d’arguments.
Quelque 30 000 mères, parmi les plus pauvres, devront prendre leur mal en patience jusqu’en 2017. Et ça fait 15 ans que ça dure. En 2008, quand le Parti québécois était dans l’opposition, Lisette Lapointe avait pourtant soumis un projet de loi pour y remédier, sans succès. Et à cette époque, cela faisait déjà 10 ans que les pensions alimentaires pour enfants n’étaient plus considérées comme un revenu par l’impôt. Pourtant, en ce qui concerne les programmes sociaux, les pensions sont encore calculées comme un revenu de travail, comme si de rien n’était.
Pour un gouvernement qui se dit si préoccupé par l’égalité des femmes, c’est risible.
Nous avons des lois sévères pour obliger les ex-conjoints à payer les pensions pour couvrir les besoins de l’enfant. Mais qu’est-ce que ça donne si, pour les foyers les plus démunis, qui reçoivent de l’aide sociale, l’État récupère pour lui-même une partie de ces montants?
Puisque ses prestations sont réduites, la mère se voit contrainte d’utiliser, pour ses propres besoins, l’argent qui devait améliorer le sort de ses enfants. Cette pratique discrédite le système, puisque le parent qui paie la pension ne peut que constater l’inutilité de son effort.
Présentement, Québec amalgame les prestations destinées aux parents et celles destinées aux enfants dans un seul revenu dit «familial». La logique du revenu familial unique se défend pour les familles unies. Mais pour les foyers divisés, elle crée des erreurs qui causent de l’injustice tant aux payeurs qu’aux bénéficiaires de ces pensions alimentaires, forcés de détourner l’argent destiné à leurs enfants.
Mme Marois invoque, entre autres, la complexité du dossier pour remettre à plus tard la solution à ce problème. Mais il n’y a rien de complexe ici. Le vrai problème, c’est le faible poids politique des 35 860 chefs de famille monoparentale qui reçoivent de l’aide sociale, dont 80 % sont des femmes.
C’est ce qu’on appelle une minorité invisible, une quantité rendue négligeable par tout le tapage autour de la charte des valeurs.
Comment peuvent-elles se faire entendre? Faudrait-il qu’elles adoptent le voile intégral pour qu’on s’intéresse à leur cas? Tiens, c’est une idée, ça…