Lettre ouverte en réaction au texte «Services de santé: on ne peut être pour le progrès mais contre le changement» de Mme Françoise Bertrand, présidente-directrice générale de la Fédération des chambres de commerce du Québec Des syndicats CSN ont dénoncé vertement ces dernières semaines des contrats octroyés à la firme Proaction, dont la prétention est de pouvoir améliorer la performance des établissements en imposant aux salarié-es un mode d’organisation du travail qui bouleverse fondamentalement leur travail et le réduit à de stricts objectifs quantitatifs. Certains, comme la présidente de la Fédération des chambres de commerce, Françoise Bertrand, y voient un prétendu immobilisme… Au contraire, les syndicats réclament d’authentiques démarches d’organisation du travail.
Ce que les syndicats dénoncent, ce n’est pas le fait qu’une firme externe vienne en appui aux établissements qui cherchent à améliorer l’organisation du travail. Nous avons entrepris de telles démarches à de nombreux endroits et de tels consultants peuvent parfois être aidants. Doit-on rappeler qu’à la base, revoir l’organisation du travail dans les établissements de santé et de services sociaux est une revendication syndicale depuis au moins 20 ans ?
Non seulement nous voulons discuter d’organisation du travail, mais nous avons pris une part active à plusieurs projets de type «LEAN» au cours des dernières années, avec succès. Des conseillères et des conseillers syndicaux de la CSN de même que des représentants locaux ont été formés, souvent par les mêmes spécialistes qui ont soutenu les cadres et les décideurs du réseau dans de telles démarches. En 2012 seulement, la CSN a formée 231 militantes et militants de 146 syndicats du réseau afin de les outiller pour mener des travaux paritaires en organisation du travail.
Dans de nombreux cas, ces démarches ont porté fruit, c’est-à-dire qu’elles ont atteint leurs objectifs. Pensons, par exemple, au centre Le Virage où une véritable démarche d’organisation du travail a été lancée, dès le milieu des années 90, en y associant les syndicats dès le départ. Au CHU Sainte-Justine, syndicats et direction travaillent à l’organisation du travail depuis plusieurs années. Un de ces projets a permis de diminuer le taux de report des chirurgies par manque de disponibilités de lits aux soins intensifs de 33% en 2007-2008 à 15% en 2010-2011.
À Sacré-Cœur, un projet au bloc opératoire a mis à contribution trois firmes externes. Elles ont été aidantes : le taux d’annulation des chirurgies a baissé de 33 % en trois ans et le nombre de salles d’opération ouvertes a augmenté de 20 %.
Comment y sommes-nous arrivés ? D’abord en instaurant un dialogue sincère et honnête entre la direction, les salarié-es et leurs syndicats. En identifiant tous ensemble les bons objectifs et en travaillant sur la recherche de solutions qui rejoignent les préoccupations de tous. Car pour nous, revoir l’organisation du travail doit aussi avoir pour effet de corriger des problèmes concrets que vit le personnel dans son travail. Elle doit nécessairement mener à une meilleure satisfaction au travail. Les personnes qui offrent les services ne sont-elles pas aussi celles qui assistent impuissantes à l’incapacité du système de servir adéquatement l’ensemble de la population ? En outre, l’organisation du travail, doit souvent reposer sur une autonomie professionnelle accrue des salarié-es, ce qui s’accompagne de plus d’imputabilité. Revoir l’organisation du travail c’est aussi miser sur le travail en équipe.
C’est ce que nous faisons aussi au CSSS du Sud-Ouest-Verdun, où les syndicats travaillent avec la direction pour revoir l’organisation du travail, de façon paritaire. Des résultats intéressants se dessinent du côté de l’imagerie médicale et de l’informatique, avec le soutien de la firme Fujitsu. Pourtant, dans le même établissement, avec les mêmes syndicats en présence, le débarquement de la firme Proaction dans les services de soutien à domicile, il y a un an, a provoqué une levée de bouclier…
Le cas Proaction C’est que Proaction, tout comme quelques autres firmes du genre, ne fait pas dans l’organisation du travail malgré les prétentions de plusieurs. Sa spécialité est de former des cadres à l’utilisation de méthodes de contrôle de la performance de leurs employé-s. L’application concrète des méthodes pProaction exclut tout dialogue avec les syndicats, elle entraîne une hausse du stress pour les salarié-es, les plaçant même parfois en contradiction par rapport aux normes professionnelles qui régissent leur pratique. Quant aux résultats, axés sur la quantité de services directs uniquement, sur papier, ils peuvent avoir l’air intéressants, mais quand on inclut le facteur humain dans l’analyse, le bilan est peu reluisant. C’est particulièrement éloquent dans les soins à domicile, qui exigent beaucoup d’engagement et de compassion de la part des intervenantes et des intervenants.
En ce sens, c’est bien la méthode Proaction qui est un beau cas d’immobilisme dans le réseau et nous le déplorons. En 2012, confier à une firme privée un lucratif contrat – souvent de gré à gré, sans appel d’offres – visant à imposer du haut vers le bas un modèle inadapté aux services de santé et de services sociaux devrait être vivement dénoncé par toutes les organisations qui ont à cœur la saine gestion des finances publiques ainsi que l’amélioration des services à la population. Le seul fait qu’une firme comme Proaction ait réussi à se projeter comme un vecteur de changement aux yeux de certains nous convainc encore davantage de travailler d’arrache-pied afin de mettre en place, partout où cela s’avère nécessaire, de véritables et d’authentiques démarches paritaires d’organisation du travail.
Jean Lacharité, vice-président, Confédération des syndicats nationaux
Trouver la lettre sur le site Web du quotidien Le Soleil :