Regarder en avant

Les libéraux sont en mission pour saborder l’État social québécois. On ne compte plus les fois où ils nous en ont fait la démonstration. Si on ne réagit pas, le modèle social que nous avons contribué à construire disparaîtra. Et tous les jours, nous en subirons lourdement les conséquences.

Ce gouvernement a fait le choix de priver l’État de revenus, en diminuant les charges fiscales des employeurs. Il a choisi de diminuer la qualité et l’accessibilité des services de santé, sociaux et d’éducation. Ce faisant, il a ajouté une pression indue sur celles et ceux qui œuvrent au quotidien dans les services publics. Il a décidé de frapper les assistés sociaux d’une autre réforme. Il a tranché sur le type d’emplois qui sont créés, en se faisant le promoteur de jobines, plutôt que d’emplois de qualité à partir de politiques qui relanceraient le secteur manufacturier et l’ensemble des régions. Il s’est opposé à hausser le salaire minimum à un niveau décent qui participerait à sortir des centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs de la pauvreté. Il refuse d’intervenir adéquatement sur les paradis fiscaux. Il a fragilisé le syndicalisme dans le secteur public en imposant des fusions d’unités d’accréditation qui rendront plus difficile une vie syndicale active et revendicatrice.

Ses mesures d’austérité continuent de frapper durement le modèle qui a été mis en place à partir de la Révolution tranquille et, comme mouvement organisé, nous avons la responsabilité d’agir pour stopper cette opération de démolition. Ce n’est pas le Québec que nous voulons.

C’est le sens qu’il faut donner aux décisions de notre 65e Congrès. Le manifeste Voir loin, viser juste, qui a été lancé à ce moment, témoigne de cette nécessité de se mobiliser pour que les choses changent, dans l’intérêt des travailleuses et des travailleurs et de la population en général. Voilà l’esprit du plan d’action qui a été présenté.

Nous voulons vivre mieux

Comme je l’ai mentionné en ouverture du congrès, ce n’est pas le Québec que nous voulons. Je me permets de reprendre un extrait de mon mot d’ouverture :

« [Le Québec des libéraux de Couillard et des patrons] c’est celui que nous combattons et nous continuerons de le combattre sur la base de nos valeurs, de nos principes, de notre projet et de la solidarité qui nous unit. La CSN est une organisation de lutte et l’action que nous menons est au cœur du rapport de force qui se joue dans les milieux de travail, mais également qui se déploie dans la définition du rôle de l’État.

« Et nous, que recherchons-nous ? Nous revendiquons plus de démocratie, plus de justice et plus d’équité. Nous voulons que les hommes et les femmes vivent mieux, qu’ils améliorent leurs conditions de vie et leurs conditions de travail au quotidien. Dans la société et dans les usines, les écoles, les entrepôts, les commerces, les hôpitaux, partout ! Comme travailleuses et travailleurs, mais aussi comme citoyennes et citoyens. »

Le plan d’action qui a été voté doit permettre une conscientisation des enjeux et une mobilisation, qui pourra sortir le Québec de cet état d’austérité permanente. Nous devons opposer à ces politiques restrictives une vision progressiste du Québec qui doit permettre d’envisager une amélioration des conditions générales de vie.

Ce plan d’action doit aussi remettre de l’avant le type de syndicalisme pratiqué par la CSN. Un syndicalisme qui n’est pas enfermé dans les ornières du corporatisme et de l’affairisme, comme on l’a constaté chez d’autres organisations syndicales lors de la période de votes imposés dans la santé et les services sociaux. Car la pertinence du syndicalisme, en particulier le syndicalisme combatif, continue d’être remise en question. Nous continuerons d’agir sur le terrain de la négociation collective et de la promotion des droits de nos membres dans les lieux de travail. C’est notre mission première.

Mais nous interviendrons aussi sur le terrain social et politique, en prônant une solidarité et une combativité nécessaires à l’avancement des intérêts de la classe des travailleuses et des travailleurs. Il ne fait aucun doute que cette solidarité qui se crée entre des hommes et des femmes œuvrant dans tous les secteurs d’activité est essentielle non seulement pour ne pas reculer, mais pour progresser collectivement.

Nous le ferons en parallèle au travail qui doit être accompli pour redynamiser la vie syndicale dans notre mouvement. Des syndicats forts, une condition essentielle à une CSN forte !

Les dégâts de l’austérité

Avec le dernier budget québécois, les libéraux se targuent d’avoir renoué avec l’accroissement des dépenses de l’État. Certes les réinvestissements en éducation, en enseignement supérieur ainsi que dans la santé et les services sociaux, à la hauteur de 4,2 %, correspondent à peu de choses près aux coûts de système. Est-ce à dire qu’il n’y aura pas de réduction de services cette année et que les postes laissés vacants depuis les débuts de l’ère austère du gouvernement Couillard seront enfin pourvus ? Ne rêvons pas en couleur.

Depuis son élection, ce gouvernement a haché menu les budgets des services publics et des programmes sociaux. Des services à la population ont été considérablement réduits et la charge de travail des travailleuses et des travailleurs des réseaux publics n’a cessé de s’alourdir. Le personnel est épuisé.

En clair, le budget actuel ne vient absolument pas corriger les effets des compressions draconiennes passées. Alors qu’il a engrangé des surplus de 6 milliards de dollars sur le dos du monde avec ses mesures d’austérité, il a réduit les budgets de la santé et de l’éducation de 5,2 milliards. Son obsession à verser des parts considérables dans le Fonds des générations prive l’État québécois de ressources pour son développement et pour remplir ses missions.

Les votes dans la santé et les services sociaux

Au moment d’écrire ces lignes, le Tribunal administratif du travail continuait de dévoiler les résultats du plus important vote d’allégeance syndicale de l’histoire du Québec. Découlant de la réforme insensée du ministre Barrette qui a forcé une autre fusion des établissements du réseau, ce vote répondait à sa volonté d’imposer une réduction du nombre de syndicats. Toutes les organisations syndicales ont dénoncé avec force cette opération qui affaiblit le mouvement syndical québécois et nie le droit d’association.

Pour la CSN, les nouvelles sont dures. Des milliers de travailleuses et de travailleurs ont choisi de quitter nos rangs pour joindre d’autres organisations syndicales. Nous devons prendre la pleine mesure de ces résultats. Ces derniers nous imposent de dresser un bilan sans complaisance de notre action, des services que nous offrons et des moyens que nous mettons en œuvre pour réaliser les objectifs que nous poursuivons. Cet examen introspectif, qui touche aussi à la vie militante dans nos organisations affiliées et au syndicalisme que nous promouvons, est une nécessité… incontournable. Au cours de cette période agitée que nous traversons, nous ne regarderons donc pas qu’à côté de nous.

Toutefois, il ne s’agit que d’une étape, car il nous faut agir rapidement, en réfléchissant aux conditions à mettre en place pour s’assurer que la CSN continue à jouer pleinement son rôle dans les milieux de travail et dans la société pour améliorer le quotidien des travailleuses et des travailleurs.

Depuis plus de 95 ans, nous avons traversé plusieurs épreuves, voire des tempêtes, engagé de multiples combats et vécu nombre de difficultés. Il a fallu nous battre contre l’antisyndicalisme au début du siècle. Nous le faisons encore aujourd’hui. Nous avons combattu des mesures répressives de plusieurs gouvernements qui visaient à empêcher la syndicalisation ou à brimer l’action collective pour refouler les aspirations des travailleuses et des travailleurs, celles de nos membres.

Dans les années 1970, des dizaines de milliers d’entre eux ont quitté nos rangs, le tiers de nos effectifs, sous prétexte qu’ils ne se reconnaissaient pas dans le syndicalisme que nous portions. Une dizaine d’années plus tard, le patronat canadien et québécois, appuyé par la police et les services secrets, se sont ligués contre nous durant la lutte pour la reconnaissance syndicale au Manoir Richelieu.

Combien de lois spéciales avons-nous affrontées et subies ? Combien de fermetures sauvages d’usines ?

La CSN a mené des batailles très dures, impopulaires, souvent contre plus fort qu’elle, sans jamais lésiner sur les moyens à prendre pour défendre ses membres. Il nous est arrivé de tomber, de perdre aussi. Nous avons été en butte à de nombreuses attaques qui visaient à affaiblir la CSN et ses membres. Chaque fois, nous avons puisé en nous pour nous relever. C’est encore aujourd’hui notre responsabilité, notre obligation de s’atteler à cette tâche. Et nous le ferons avec lucidité, courage et solidarité.

Il ne s’agira pas de la première fois où nous ne devrons compter que sur nos propres moyens.

La manière CSN

À compter du 30 janvier, le Québec connaîtra la plus importante période de changement d’allégeance syndicale de son histoire. Près de 200 000 travailleuses et travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux devront voter par scrutin postal pour l’une des organisations syndicales en lice dans leur tout nouveau mégaétablissement.

En effet, lorsqu’en février 2015, le ministre Barrette a déposé le projet de loi 10 visant à fusionner les 182 centres de santé et de services sociaux avec les centres jeunesse et les centres de réadaptation pour former plus d’une trentaine de structures mammouths, il mettait aussi en branle un non moins gigantesque processus de fusion des accréditations syndicales. Une attaque pure et simple au droit d’association.

Il y a deux ans, nous avons dénoncé haut et fort ces fusions forcées. Depuis lors, il ne se passe pas une semaine sans qu’un syndicat de la CSN ne s’élève contre ces réformes. Avec la campagne Ma place en santé, j’y tiens !, la CSN a mis à la disposition de ses membres tous les moyens nécessaires pour faire entendre leur voix et mobiliser la population sur l’avenir du réseau.

En plus de dénaturer sa mission sociale, la réforme Barrette ouvrira plus grande encore la porte à la privatisation des services. Il s’agit d’une autre des multiples couleurs de l’austérité du gouvernement Couillard, son arme pour démanteler l’État social québécois. Les prochaines années s’annoncent tumultueuses au regard de l’emploi dans le réseau, des conditions de travail et des services à la population. Dans ce contexte, l’intérêt des travailleuses et des travailleurs est certes de se donner les meilleures conditions pour se faire respecter et pour porter un projet rassembleur qui profite à toute la population.

Une force incontournable

Depuis les dernières semaines, les organisations syndicales présentes dans les établissements de santé et de services sociaux s’activent pour inviter les travailleuses et les travailleurs du réseau à se joindre à elles. Il est consternant de constater que l’un des arguments forts soulevés par certaines de ces organisations est de vanter les vertus qu’aurait une basse cotisation syndicale ou un coût moins élevé du régime d’assurance.

Le syndicalisme au Québec se résume-t-il à cela ? La première raison qui amène des travailleurs et des travailleuses à unir leurs forces dans un syndicat n’est pas le coût de la cotisation syndicale. Ils veulent d’abord se faire respecter. Ils cherchent à établir des règles équitables pour renverser l’arbitraire patronal dans l’organisation du travail. Ils veulent se donner une voix pour obtenir plus de dignité au travail.

Dans ce contexte, le type de syndicalisme pratiqué est fondamental. À la CSN, l’autonomie du syndicat, la participation des membres, la solidarité, sont des valeurs essentielles qui guident notre action. Ainsi, le combat mené par des travailleuses et des travailleurs pour se faire respecter devient celui de tous les syndicats de la CSN. Cette solidarité concrète prend forme dans les moyens déployés pour soutenir leur action : dans leur établissement, devant leur employeur ; avec les autres syndicats d’une même région, au sein des conseils centraux; avec les syndicats du même secteur professionnel ou sectoriel dans les fédérations ; et avec l’ensemble des syndicats réunis dans la confédération elle-même. Cette solidarité entre tous les membres d’une centrale syndicale active dans toutes les sphères d’activité et dans toutes les régions a permis des avancées extraordinaires dans les milieux de travail et dans la société québécoise. À la CSN, un syndicat n’est jamais seul.

Certains peuvent trouver réconfortant de s’isoler dans une organisation syndicale corporatiste qui ne vise qu’à tenter de défendre les intérêts d’une seule catégorie d’emploi. Au fond, et l’histoire du syndicalisme québécois des 50 dernières années en témoigne, il s’agit d’une illusion. Les syndicats indépendants et non affiliés à une centrale syndicale ont montré les limites de leur action.

La CSN est une organisation de combat. Cette volonté de placer en avant les revendications des membres est, pour ainsi dire, dans nos gènes. Depuis plus de 95 ans, les militantes et les militants des syndicats affiliés modèlent leur organisation pour qu’ils soient en mesure de recevoir l’appui et l’expertise dont ils ont besoin dans ce désir d’améliorer leurs conditions de travail et de vie.

C’est la manière CSN : celle de tout mettre en œuvre pour appuyer les revendications et les luttes des membres sur tous les fronts : dans leur milieu de travail et dans la société. La CSN, une force incontournable.

En route vers le 65e congrès

Dans moins d’un an, en juin 2017, les syndicats de la CSN seront conviés à participer au 65e Congrès qui se tiendra à Montréal. Un congrès de la CSN, c’est majeur pour les syndicats, car il leur revient de voter les orientations du mouvement pour les trois années à venir, en plus d’élire les membres du comité exécutif. Les autres organisations affiliées, soit les huit fédérations et les 13 conseils centraux, ne peuvent y déléguer que trois personnes chacune. Cette caractéristique de la CSN laisse toute la place aux quelque 2500 délégué-es provenant des syndicats afin qu’ils s’approprient les débats et les décisions dans un processus démocratique.

C’est dans un esprit de renouveau syndical, dans lequel la CSN s’est inscrite depuis quelques années, qu’a été conçue la démarche qui nous conduira au 65e Congrès. L’originalité de cette approche audacieuse réside dans la consultation qui s’est engagée depuis le mois d’octobre auprès des syndicats. En effet, plutôt que de se lancer dans un processus de consultation plus traditionnel où un ensemble de recommandations sont soumises aux syndicats quelques semaines avant le congrès, ceux-ci seront cette fois-ci consultés sur les enjeux qu’ils souhaitent aborder et débattre.

Un congrès d’action

Pour mettre le processus au jeu, la CSN lance neuf revendications regroupées sous cinq thèmes, soit sécuriser le revenu tout au long de la vie, développer l’économie et créer des emplois de qualité, lutter contre les changements climatiques, consolider nos services publics et renforcer la démocratie. Les comités exécutifs des syndicats sont invités, au sein de l’instance qu’ils jugent la plus appropriée, à considérer avec leurs membres ces revendications et, s’ils le souhaitent, en soumettre de nouvelles. Au terme de cette tournée, en janvier, un manifeste — ou une plateforme de revendications — sera élaboré et présenté lors d’une deuxième tournée au printemps. Lors du congrès, les délégué-es seront appelés à déterminer les moyens à déployer pour faire vivre ce manifeste et invités à se mettre en marche pour réaliser les objectifs que nous nous serons fixés.

Au cours des deux dernières années, les militantes et les militants de la CSN sont, à maintes reprises, descendus dans la rue ou ont manifesté devant leur lieu de travail pour dénoncer les mesures d’austérité du gouvernement Couillard. Les travailleuses et les travailleurs du transport collectif, des municipalités, des services de garde éducatifs, de l’éducation, des services sociaux, de la santé, de même que des organisations de développement régional n’ont pas manqué une occasion de revendiquer la fin de ces politiques restrictives et le réinvestissement dans les services publics et les programmes sociaux.

Notre vision s’oppose à celle d’un parti, le PLQ, qui veut affaiblir l’État. En déstructurant les régions, il nuit à la création d’emplois, qui était pourtant un engagement électoral. Or, c’est dans l’année qui suivra notre 65e Congrès que se tiendra l’élection du prochain gouvernement du Québec. Il nous appartient, au cours de cette période, de définir ce que nous voulons pour le mieux-être des Québécoises et des Québécois, et de trouver les moyens à mettre de l’avant pour que les choses changent.

C’est le sens de la démarche que nous vous proposons, en route vers ce 65e Congrès.

95 ans pour les travailleurs et les travailleuses

Le 24 septembre dernier, sans tambour ni trompette, la CSN a fêté son 95e anniversaire de fondation. C’est en effet en 1921 que la Confédération des travailleurs catholiques du Canada a été fondée par des ouvriers qui ont voulu se démarquer des unions américaines, notamment en posant le principe de l’autonomie syndicale.

Depuis 95 ans, la CSN a ce parti pris pour les travailleuses et les travailleurs, mais aussi pour l’ensemble de la population. Cet engagement se traduit par un appui indéfectible, et de multiples manières, aux négociations et aux mobilisations des membres. La force de la CSN, c’est aussi l’implication de ses militantes et de ses militants en faveur d’un État social fort qui participe à la répartition de la richesse créée collectivement.

Longue vie à la CSN !

Paradis fiscaux et austérité: les atomes crochus

En 2014, c’est avec beaucoup de fierté que la CSN avait remis le prix Pierre-Vadeboncœur à l’essayiste Alain Deneault pour son monumental travail qui a abouti à la parution de Paradis fiscaux, la filière canadienne. Au terme d’une longue recherche, l’auteur a démonté tous les fils de cette incroyable arnaque permise par les lois et encouragée par des financiers et des banques peu scrupuleux du bien commun. Faut-il s’attendre à autre chose de ces individus et de ces institutions ? Non, bien sûr.

C’est pour cette raison qu’il revient à l’État d’intervenir pour que cesse cette pratique qui soustrait des milliards et des milliards de dollars au fisc, en toute impunité. Dans l’édition précédente de Perspectives CSN, au moment où le scandale des Panama Papers était rendu public, la CSN consacrait un reportage à ces voleurs de grand chemin planétaires. Nous pouvions y lire notamment que « le Tax Justice Network, une organisation qui dénonce les paradis fiscaux, estime entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars les montants placés à l’abri de l’impôt. Les entreprises canadiennes et les Canadiens les plus riches y détiennent l’équivalent de 200 milliards de dollars. Ce sont là les chiffres officiels, mais ils sous-estiment largement la réalité ».

Des milliers de milliards — on appelle ça des billions — perdus, ça aide à comprendre la source des drames humains qui se jouent quotidiennement depuis la mise en œuvre des politiques d’austérité à Québec, où tout le monde ne s’émeut pas de voir des personnes âgées ne recevoir qu’un bain par semaine. Les services publics sont sous-financés, de plus en plus tarifés et en proie à un processus de privatisation qui fera mal, surtout à la classe moyenne et aux classes populaires. Les programmes sociaux, comme les services de garde éducatifs et la sécurité du revenu, sont la cible d’un tir groupé des libéraux provinciaux. Les organismes communautaires voient leur financement fondre, et même disparaître. Ces compressions frappent fort et empêchent un développement économique créateur d’emplois de qualité.

Dans Une escroquerie légalisée, son dernier livre, Alain Deneault avance, à juste titre, que les causes de l’austérité trouvent justement leurs fondements dans les paradis fiscaux, en cela qu’ils privent l’État de revenus et qu’ils commandent donc les politiques restrictives.

Une valse de milliards étourdissante

Dans son observatoire des conséquences des mesures d’austérité au Québec, l’IRIS établit à plus de quatre milliards de dollars le total des coupes recensées depuis 2014. Un montant gigantesque, au vu des conséquences de ces compressions ; une goutte d’eau dans cet océan de dollars qui se jette dans les paradis fiscaux. En 2014, près du quart des investissements directs étrangers du Canada y étaient réalisés. Selon certaines estimations, les pertes fiscales découlant des capitaux canadiens qui y sont placés représenteraient six milliards de dollars par année. Le ministère des Finances évalue lui-même qu’ils privent le Québec de plus d’un milliard annuellement. De quoi donner les moyens aux États canadien et québécois de créer de bons emplois et de financer adéquatement les programmes sociaux ainsi que les services de santé et d’éducation, par exemple.

Entre 1988 et 2014, les actifs canadiens dans les centres financiers extraterritoriaux ont été multipliés par 22. Curieusement, c’est au cours de cette période qu’on a constaté un assouplissement des règles fiscales qui a largement favorisé les entreprises et les plus riches… et le début du désengagement de l’État tel qu’on le connaît depuis la fin de la Révolution tranquille.

Le réveil des élus n’est que tout récent, mais il faut le souligner. Dès le lendemain de l’élection fédérale, Stéphane Dion a déclaré que son gouvernement agirait sur cette question. À Québec, on a même annoncé une commission parlementaire.

Au début de juin, au moment de mettre sous presse, le conseil confédéral de la CSN s’est penché sur les paradis fiscaux. Les délégué-es ont débattu des recommandations contenues dans notre mémoire, qui comprend une analyse très complète sur le sujet. Nous aurons donc l’occasion de revenir sur les moyens que nous entendons déployer pour amener nos gouvernements à agir. Car il est plus que temps qu’ils le fassent.

Jacques Létourneau, président de la CSN
Jacques Létourneau, président de la CSN

Ciel noir

Le Parti libéral du Québec en est maintenant à la mi-temps de son mandat et le bilan est lamentable, tant sur le plan économique que social. Le gouvernement peut bien se targuer du nombre d’emplois créés depuis son élection en avril 2014, soit quelque 70 000, dont 37 300 au cours de la dernière année, il n’en demeure pas moins que le ciel est toujours d’un noir d’encre au-dessus du Québec. On ne voit pas comment il atteindra son engagement de créer 250 000 nouveaux emplois durant son mandat. Et encore, s’agira-t-il d’emplois de qualité ?

La raison est évidente. Il ne se donne pas les moyens pour y arriver. Sur la planète, ils sont de plus en plus nombreux à s’entendre sur les méfaits de l’austérité. Même les organisations qui ne sont pas réputées avoir de grandes préoccupations sociales concluent que l’austérité est un échec. C’est notamment le cas du Fonds monétaire international, selon qui l’austérité nuit à l’économie et à la croissance tout en augmentant les inégalités. Les mesures restrictives frappent d’abord les pauvres et la classe moyenne, et plus particulièrement les femmes. Nous l’avons abondamment démontré dans des éditions antérieures de Perspectives CSN.

Au Québec, les libéraux de Philippe Couillard maintiennent pourtant le cap sur l’austérité depuis deux ans. Ils ont coupé les ailes aux régions en éliminant les organisations impliquées dans le développement régional et en ne posant pas les bons gestes pour créer des emplois. Dans le secteur manufacturier, le portrait est des plus sombre. Les groupes communautaires qui interviennent auprès des populations les plus vulnérables, en particulier les immigrants et les femmes, ont aussi vu leur financement fondre.

Cap sur l’austérité

Depuis deux ans, les mesures d’austérité ont frappé fort les services publics et les programmes sociaux, diminuant leur accessibilité et leur qualité. On voit avec quelle ferveur le gouvernement Couillard s’en prend aux services de garde éducatifs. Il y a dans cet acharnement à démolir ce joyau présenté comme un modèle dans le monde, conjugué entre autres aux nouvelles coupes à l’aide sociale, la démonstration d’une volonté d’en finir avec un État redistributeur de la richesse.

Avec les surplus constatés lors du dernier budget, le gouvernement avait tout en main pour administrer un électrochoc et effectuer un virage à 180 degrés dans l’intérêt du Québec. Il a plutôt consolidé son parti pris en faveur de l’austérité et de l’iniquité. Certes, il hausse les dépenses de 3 % en éducation, qui seront affectées principalement à l’entretien des infrastructures scolaires négligées depuis plus de 20 ans. L’état de décrépitude des écoles commandait un tel réinvestissement. Mais en ne couvrant que les coûts de système, quelle part reviendra aux services spécialisés aux élèves ? Aux services de garde scolaires ? À la pédagogie ? Aux ajouts de postes pour alléger un peu la tâche de celles et de ceux qui, au quotidien, rendent possible ce service ? Très peu, en définitive, et beaucoup moins que nécessaire.

Dans la santé et les services sociaux, les compressions se poursuivront. Avec une hausse des dépenses de 2,4 %, loin de couvrir l’augmentation des coûts prévue pour la prochaine année à 4,5 %, il ne peut en être autrement. Avec les fusions d’établissements et les transferts massifs de personnel, les services à la population et les conditions de travail des travailleuses et des travailleurs du réseau ne peuvent qu’être lourdement atteints.

En outre, dans ce troisième budget Leitão, le gouvernement diminue les charges fiscales des entreprises pour une deuxième année consécutive, sans aucune contrepartie de leur part pour créer des emplois. Il se prive ainsi d’importantes sources de revenus. Le fardeau fiscal des PME diminuera donc de 385 millions de dollars, montant qui s’ajoute à la baisse des cotisations au Régime québécois d’assurance parentale et à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail.

À l’heure où Ottawa jette aux ordures nombre de décisions du gouvernement fédéral précédent, et réinvestit pour permettre au plus grand nombre de mieux respirer, Québec poursuit son entreprise de démolition de l’État québécois. Si le gouvernement Couillard croit que la mobilisation citoyenne contre l’austérité ralentira, nous lui démontrerons qu’il est dans le champ.

Ras-le-bol

ll fallait être dans les rues du centre-ville de Montréal, le 3 octo­bre 2015, pour ressentir la fébrilité, mais aussi toute la force qui émanent d’une foule compacte de plus de 150 000 personnes marchant, déterminées, d’un même pas vers un même but. On s’y sentait projeté en avant, poussé par l’énergie déployée par ces femmes et ces hommes venus de partout et d’aussi loin que Blanc-Sablon pour exprimer leur solidarité.

Dans l’histoire du Québec, jamais une manifestation syndicale n’avait réuni autant de travailleuses et de travailleurs. Mais nous n’étions pas seuls. Des étudiantes et des étudiants, des familles, des frères et des sœurs ont tenu à se trouver aux côtés des secrétaires, des enseignantes et des enseignants, des préposé-es aux bénéficiaires, des psychologues, des ouvriers, des infirmières et de tous les autres qui, jour après jour, œuvrent dans les services publics pour le bien commun.

Ces hommes et ces femmes portent en eux un idéal qui heurte profondément la vision de ceux qui, enfermés dans leur tour d’ivoire, détachés des préoccupations quotidiennes du monde ordinaire, décident sans aucun préavis de changer les choses pour le pire en coupant, en ratatinant et en détruisant ce qui a été longuement érigé, le plus souvent dans la sueur et l’action, pour rendre la vie meilleure : un État social qui n’a pas de comparateur en Amérique du Nord.

Le message lancé d’une même voix par ces 150 000 manifestantes et manifestants est on ne peut plus clair : nous en avons assez ! Nous en avons plus qu’assez de ce que les libéraux font depuis un an en imposant avec une précision chirurgicale un plan d’austérité soutenu avec ferveur par une idéologie conservatrice. Ces politiques austères visant supposément à équilibrer les finances publiques sont hypocrites. En réalité, elles ne cherchent qu’à priver le Québec de revenus pour justifier la réduction des services publics et des programmes sociaux et pour hausser les tarifs. De cela aussi, nous en avons assez. Nous leur disons : cessez de protéger cette caste qui cache des milliards de dollars dans les paradis fiscaux et appliquez une fiscalité plus équitable, nous pourrons ainsi financer ce qui nous tient collectivement à cœur.

Fragiliser et précariser

Dans cette négociation qui a cours depuis octobre 2014, nous constatons que, pour arriver à leurs fins, les libéraux de Philippe Couillard doivent inévitablement s’attaquer aux conditions de travail de celles et ceux qui rendent possible l’ensemble des services dans la santé, les services sociaux, l’éducation, les organismes gouvernementaux et la fonction publique.

Pour réduire davantage les services, ils doivent rendre plus précaires les travailleuses et les travailleurs en les transformant en pions pour permettre aux gestionnaires de les utiliser à leur guise, selon les besoins du moment. La demande patronale d’obliger, sous peine de perdre son emploi, un salarié à accepter un poste jusqu’à 250 kilomètres de son lieu de travail ne vaut pas mieux que la réforme de l’assurance-emploi qui est dénoncée d’un océan à l’autre. On voit à quel point les Couillard, Coiteux et Barrette s’inspirent des conservateurs de Stephen Harper.

Mais ce n’est pas encore assez. Ils veulent aussi appauvrir les 540 000 syndiqué-es du secteur public. Les offres salariales misérables qu’ils ont déposées sont à la hauteur de la considération qu’ils leur portent. C’est lamentable.

Le 3 octobre, à l’invitation du Front commun, nous avons été 150 000 personnes à dire au gouvernement Couillard que nous en avons ras le bol. Visiblement, les gens étaient enjoués de fraterniser et de participer à cet événement historique. Mais sous des allures festives, la colère des manifestantes et des manifestants grondait. Une colère alimentée par l’attitude méprisante de ce gouvernement vorace qui veut en finir avec les acquis du Québec et ceux des syndiqué-es.

Au cours des dernières semaines, les syndicats de la CSN se sont organisés. Partout au Québec, les assemblées générales bondées et mobilisées ont débattu des moyens de faire reculer le gouvernement Couillard. Le ras-le-bol des travailleuses et des travailleurs a été ressenti avec force. La marche du 3 octobre l’a brillamment démontré. Le vote de grève, obtenu à plus de 85 %, l’a exprimé avec éloquence.

Pour éviter le conflit, le gouvernement doit changer d’attitude dans cette négociation. Qu’il se le tienne pour dit.

Battre Harper

De tous les partis qui ont gouverné le Parlement canadien dans notre histoire récente, peu ont causé autant de tort que le Parti conservateur de Stephen Harper. Certes, celui de Pierre Elliott Trudeau trouve une place de choix dans ce panthéon peu reluisant, avec la loi des mesures de guerre, en octobre 1970, qui a abouti à l’arrestation arbitraire de centaines de militantes et de militants, et avec les agissements de la GRC qui accentuèrent la crise. D’autant qu’il a aussi voté le Bill C-73, en 1975, pour geler les salaires. Bien sûr, les conservateurs de Brian Mulroney, notamment avec la première réforme du régime d’assurance-chômage, en 1989, ne sont pas en reste.

Mais aucun n’aura frappé aussi fort et fait autant de ravages que le gouvernement dirigé par Stephen Harper. En quelques années seulement, ce gouvernement aura changé la perception du Canada sur la planète. Et c’est totalement justifié.

Sur le plan environnemental, le président américain, qui a bloqué le projet d’oléoduc Keystone XL cher à Stephen Harper, pourrait passer pour un militant écologiste, en comparaison avec ce dernier. En centrant sa politique de développement économique sur une lubie pétrolière, le chef conservateur et sa bande ont causé la disparition de centaines de milliers d’emplois du secteur manufacturier, dont plusieurs dizaines de milliers au Québec. C’est ce que certains ont qualifié de « syndrome hollandais ». Et c’est sans compter les dégâts faits à l’environnement et aux populations vivant près des sites d’extraction des hydrocarbures, dont les Autochtones. Avouons qu’il est assez gênant de se faire rappeler que le Canada est le seul pays à s’être retiré du protocole de Kyoto…

À cet égard, la résistance populaire face aux projets pétroliers de TransCanada et d’Enbridge est aussi une opposition au gouvernement de Philippe Couillard. Ce dernier voit dans leur réalisation, qui ferait du fleuve Saint-Laurent une porte de sortie du pétrole sale des sables bitumineux de l’Ouest canadien, une occasion de « rembourser » le Canada pour la part versée en péréquation. Méchant calcul. Nous tenons à rappeler au premier ministre Couillard que la hauteur des surplus fédéraux est évaluée à quelque 110 milliards de dollars d’ici 20 ans, alors que les déficits cumulatifs des provinces seront de 172 milliards. C’est ce qu’on appelle le déséquilibre fiscal.

Philippe Couillard serait mieux avisé de réclamer une partie de ces ressources excédentaires pour financer les services publics et les programmes sociaux. J’ai déjà qualifié le tandem Couillard-Harper de dangereux duo pour le Québec, et ce n’est pas sans raison.

Une feuille de route entachée

Considérons une partie du bilan de Stephen Harper depuis son accession au pouvoir en 2006 : diminution du taux d’imposition des profits des entreprises, se privant ainsi de 7,5 milliards de dollars ; report de l’âge de la retraite, dès 2017, à 67 ans ; saccage du régime d’assurance-emploi ; introduction de la mesure de fractionnement de revenus pour les couples avec enfants, qui pourrait faire sortir quelque 7000 femmes du marché du travail ; abolition de l’obligation de remplir la version longue du recensement ; adoption de la loi répressive C-51 et dépôt des projets de loi antisyndicaux C-377 et C-525 ; retrait de la protection des cours d’eau ; suppression de 2000 postes de scientifiques ; changement radical de la nature de l’aide internationale en appuyant des projets liés aux intérêts des minières, entre autres, plutôt que de l’aide au développement international et du soutien aux ONG ; réduction massive du financement du diffuseur public Radio-Canada/CBC et suppression de 1300 postes. Et cette liste est loin d’être complète.

Par ses politiques, le gouvernement Harper atteint la qualité de vie de millions de personnes d’un océan à l’autre. C’est pourquoi, dans le respect de la loi électorale, le conseil confédéral de la CSN a voté un plan de campagne pour battre le Parti conservateur. Il est de la responsabilité des militantes et des militants des mouvements sociaux et syndicaux de s’impliquer dans cette mobilisation. Dans nos milieux de travail, échangeons sur le bilan des conservateurs. Dans nos familles et avec nos proches, discutons des effets de leurs politiques sur notre quotidien. Le 19 octobre, sortons Harper du Parlement !