C’est devant une salle comble que s’est déroulé le dîner-causerie du Comité de la condition féminine de la CSN. Pour l’occasion, l’invitée d’honneur était la réputée chercheuse Élisabeth Vallet, de l’Observatoire géopolitique de l’UQAM.
Spécialiste des États-Unis, Mme Vallet, qui est aussi professeure à l’UQAM et au Collège militaire royal de Saint-Jean, a brossé un portrait à la fois lucide et inquiétant – pour ne pas dire effrayant –, de la situation sociopolitique qui sévit au sud de la frontière.
Sa présentation, intitulée Reculs et fractures – De Washington au monde – Les femmes et le pouvoir a fait particulièrement état des reculs des droits des femmes, qui se déroulent sous nos yeux, à une vitesse fulgurante.
Les vents ont tourné
Alors que nous sommes plusieurs à nous inquiéter de la conjoncture sociopolitique tant chez nous qu’à l’échelle mondiale, la chercheuse est venue confirmer que notre sentiment d’inquiétude est fondé : nous sommes à un tournant mondial et Donald Trump est au cœur de cette tempête.
Le sentiment est réel et documenté par des scientifiques à travers le monde. À titre d’exemple, pour la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, plus de gens vivent dans une autocratie que dans une démocratie à l’échelle planétaire. « Nous sommes minoritaires », lance Mme Vallet. Dans le monde, plusieurs libertés sont menacées, des libertés qu’on croyait acquises : syndicales et académiques, notamment.
Le réputé Bulletin of the Atomic Scientists, qui, depuis 1945, traite de la sécurité planétaire et des questions de politique publique, en particulier celles liées aux dangers posés par les armes nucléaires et autres armes de destruction massive, avance pour sa part que nous sommes à 85 secondes de minuit, soit de l’apocalypse. Rarement depuis la fin de la Seconde Guerre avons-nous été si proches.
Zoom sur les États-Unis
Pourquoi les réalignements politiques auxquels nous assistons aux États-Unis sont-ils déterminants ? C’est que nos voisins du Sud sont la pierre angulaire de l’architecture mondiale de l’après-guerre, notamment avec la création de l’ONU. « Si on enlève cette pierre, tout s’écroule et c’est à quoi nous assistons », explique la chercheuse.
Et ce déclin a été extrêmement rapide. Le retrait des Américains de plusieurs organisations humanitaires à l’échelle mondiale, jumelé à l’abolition de programmes sociaux internes, tous exercés sous Trump, font extrêmement mal. Aujourd’hui, certains affirment que les États-Unis constituent au mieux une démocratie illibérale, au pire, une autocratie light.
Il faut dire que Trump laisse sa marque partout. Plusieurs chercheurs ont d’ailleurs noté le changement esthétique du monde trumpien : le culte de la personnalité, l’image de la femme blonde et botoxée, les manteaux kaki des agents de l’ICE de Gregory Bovino, qui rappellent curieusement la Gestapo, la mise en scène et la banalisation de la violence. On assiste aussi à la masculinisation de la politique internationale : pour être un chef d’État, il faut être homme viril, comme Trump.
Tous des changements documentés scientifiquement.
Et les femmes ?
Quand les droits s’écroulent, ceux des femmes sont parmi les premiers à tomber. On le sait, la droite américaine est composée de plusieurs factions, qui ne s’entendent pas toutes sur les directions à prendre. Il y a toutefois un point unique sur lequel elles s’entendent : la place des femmes. Ces dernières devraient rentrer à la maison et sortir de l’espace politique. Elles sont incapables et dangereuses.
Pour arriver à leurs fins, la droite les traque : l’accès à l’avortement et leur santé reproductive sont minés. Dans certains états, on suggère aux femmes d’éviter d’utiliser des applications de suivi des menstruations sur leur téléphone, afin de ne pas donner d’indices en cas d’avortement. Ailleurs, on leur suggère d’éviter de commander les tampons et serviettes hygiéniques toujours à la même pharmacie, car elles pourraient être dénoncées par leur pharmacien.
On tente aussi de complexifier l’accès au droit de vote pour les femmes. Les attaques sont si nombreuses, que deux femmes sur cinq sont prêtes à quitter des États-Unis.
La bonne nouvelle, c’est que, malgré tout, la riposte s’organise. Des bibliothécaires se regroupent pour sauver les livres interdits, plusieurs manifestations se tiennent dans les villes américaines. Les tribunaux inférieurs repoussent l’agenda de Trump, etc. « Toutes les façons de militer sont bonnes », explique la chercheuse.
Et à la question, devrions-nous craindre que cela se reproduise ici ? Élisabeth Vallet répond sans ambages : soyons extrêmement prudentes. Oui, nos contre-pouvoirs existent, mais ils ne sont pas enchâssés de manière rigoureuse.
« Il faut investir tous les espaces de la cité : pas juste le politique. Il faut prendre la parole et encourager les gens à le faire, pour contrer la désinformation. Les droits des autres sont aussi les nôtres et nous sommes tous les agents de notre cause. Ne laissons pas les autres nous diviser. Sororité ! »