« Elle met en mots la manière systémique dont l’école publique de notre ville a failli à l’égard de son enfant. Et la triste vérité, c’est qu’elle n’est pas la seule. » Ce malaise, exprimé par Zohran Mamdani, maire de New York, réfère à un article de Nikole Hannah-Jones, journaliste prisée, sur l’état de l’école publique chez nos voisins du Sud. Une école grugée par la ségrégation raciale, économique et sociale.
Au Québec, on surnomme « école à trois vitesses » notre système d’éducation qui divise les jeunes en trois groupes : le régulier (37 %), les projets pédagogiques particuliers (PPP, 43 %) et l’école privée (20 %). Pour Christophe Allaire Sévigny, sociologue – et lauréat du prix Pierre-Vadeboncoeur remis par la CSN pour son essai Séparés mais égaux –, il s’agit plutôt de ségrégation, d’une « séparation imposée, de droit ou de fait, d’un groupe social d’avec les autres ». Le problème est bien documenté : le système scolaire québécois a, dès sa création à la suite du rapport Parent, permis aux écoles privées de coexister avec celles qui sont publiques. Les familles plus aisées peuvent soustraire leur enfant du système public en achetant une place dans une école où il fréquentera d’autres enfants issus de la même classe sociale. En réponse, les écoles publiques ont commencé, au tournant des années 1990, à offrir des projets particuliers – sports, arts, etc. Des programmes souvent contingentés, plus coûteux et où l’admission est sélective, amplifiant le problème de ségrégation sociale et économique.
Le problème est systémique, ce qui signifie que tous les acteurs de ce système doivent prendre part à sa transformation, incluant les syndicats.
Le courage de ses ambitions
Au fil d’un échange avec M. Allaire Sévigny, ce dernier soulève qu’une partie des syndiqué-es bénéficient de la structure en place ; soit parce que les syndicats ont négocié des salaires qui leur permettent de se payer le privé ou un PPP, soit parce que leurs membres dans le système scolaire utilisent les conventions collectives à leur avantage pour obtenir des postes où les groupes sont « moins difficiles ». Pour l’auteur, même si les syndicats doivent « avoir le courage de reconnaître cette tension, elle ne doit pas être un obstacle aux transformations ». Il donne l’exemple de la Commission Parent, qui était majoritairement constituée d’hommes blancs, religieux et intellectuels, formés à l’école classique, qui ont eu le courage d’aller contre leur intérêt apparent immédiat, dans un dessein de transformation et d’émancipation individuelle et collective, en créant une école publique, dissociée de l’Église. Il souligne que « les syndicats ont joué ce rôle dans l’histoire et qu’ils doivent être partie prenante des transformations du système d’éducation. Ils font assurément partie de la solution, même si ça peut paraître inconfortable. »
Benoît Lacoursière, président de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec, répond que : « C’est précisément parce que les syndicats connaissent les rouages du système d’éducation qu’ils peuvent agir pour le transformer. Ils peuvent remettre en cause les mécanismes de sélection, de concurrence et de sous-financement qui entretiennent la ségrégation scolaire. »
Pour Frédéric Brun, président de la Fédération des employées et employés de services publics : « C’est grâce à la force du nombre qu’on y arrivera. Nos membres le disent, ils n’en peuvent plus du système. Ensemble, ils peuvent convaincre assez de parents que ça suffit. Puis eux convaincront assez de député-es. En parallèle, nous persuaderons les directions et les sous-ministres. Quand tout le monde en aura assez, les choses pourront changer. »
« Nous sommes des acteurs de changement, enchaîne la vice-présidente de la CSN, Katia Lelièvre. Et du changement, c’est ce dont le système scolaire a grandement besoin. Et il doit se faire avec les salarié-es. C’est une lutte qui nous appartient. »
Pour M. Allaire Sévigny, « les grandes transformations sociales se sont passées lorsque le malaise est devenu suffisant pour les justifier ». Faisons en sorte que ce malaise devienne assez fort pour changer tout un système.