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L’IA pour tous: le gouvernement Carney a oublié les travailleuses et les travailleurs

Caroline Senneville

Caroline Senneville

Présidente de la CSN

La nouvelle stratégie canadienne en intelligence artificielle (IA) se veut ambitieuse. Elle se saisit des enjeux de souveraineté numérique, d’autonomie technologique et de compétitivité internationale liés au développement, à l’implantation et à l’usage de l’IA.

Sur ces plans, elle marque des avancées réelles et mérite d’être saluée. Néanmoins, une politique nationale d’une telle portée devrait être élaborée avec les acteurs du milieu du travail. Ce qui n’a pas été fait adéquatement.

Effectivement, le processus de consultation spécifique au monde du travail a été pour le moins expéditif : une seule rencontre de deux heures, organisée fin avril, alors que la stratégie était pour ainsi dire déjà ficelée.

Cette absence de dialogue avec les acteurs du monde du travail n’est sans doute pas étrangère à certaines lacunes importantes de la stratégie. En restreignant ses actions à la technologie, la politique oblitère un volet fondamental : les travailleurs qui seront grandement touchés par ces transformations.

Silence

Pourtant, les effets de l’intelligence artificielle dans les milieux de travail sont déjà bien réels. Transformation des tâches, intensification du travail, modification des rapports hiérarchiques, disparition de certains postes — les conséquences sont profondes, s’accélèrent et seront d’autant plus importantes sur la jeune génération qui peine à trouver ses repères dans un marché de l’emploi en mutation rapide.

Et pourtant, rien, ou presque, n’est prévu pour encadrer ces changements. Aucun mécanisme clair pour protéger les travailleuses et travailleurs. Aucun réel levier pour leur permettre de participer aux décisions. Aucun plan structuré pour anticiper les chocs.

Partout ailleurs, les débats sur l’IA reconnaissent une évidence : ce sont les politiques publiques, les institutions et le dialogue social qui détermineront si l’IA est un progrès partagé… ou un facteur d’inégalités accrues. Le Canada ne peut pas prétendre être à l’avant-garde en laissant de côté ces enjeux.

Pendant qu’on parle d’emplois créés, on évite soigneusement de parler de ceux qui disparaîtront ou seront profondément transformés. Or, ces transformations doivent être anticipées, pas subies.

Avant de parler de requalification, encore faut-il protéger les emplois existants et adapter les milieux de travail de manière équitable. Ce qui est proposé actuellement — des parcours de formation généraux, déconnectés des réalités du terrain — est largement insuffisant. Former, oui. Mais former qui, comment, et à quel moment ?

Risques

La stratégie reste silencieuse sur des enjeux pourtant centraux : surveillance électronique intrusive, gestion algorithmique du personnel, décisions automatisées biaisées. Ces pratiques existent déjà.

Sans règles claires — transparence des algorithmes, supervision humaine, protection stricte des données — ces outils risquent de fragiliser les droits fondamentaux au travail.

On reconnaît que la consommation énergétique liée à l’IA explosera, mais rien n’est dit sur les façons de concilier cette réalité avec les engagements climatiques. Alors que les gouvernements du Québec et du Canada se lancent dans une réindustrialisation et que la décarbonation industrielle devrait demeurer une priorité, on évite de parler de la pénurie énergétique qui nous guette.

Si le Canada veut réellement développer une intelligence artificielle au service de la société, il doit cesser d’ignorer celles et ceux qui la feront vivre — et qui en subiront les effets. Sinon, cette transition deviendra un puissant moteur d’inégalités.

Les prochaines étapes de mise en œuvre de cette stratégie offrent une occasion de combler les lacunes de ce premier jalon. Les organisations syndicales sont disponibles et prêtes à s’engager pleinement dans cette démarche pour contribuer à bâtir une stratégie qui est réellement à la hauteur des défis qui nous attendent, pour les travailleurs et les travailleuses, et pour l’ensemble de la société canadienne.


Cosignataires :

Luc Vachon, président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD)

Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Éric Gingras, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)

Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)

 

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