PERSPECTIVES CSN
Enjeux

L'avenir de Radio-Canada

Une histoire d'attentes et d'espoirs

Partager

Malgré leurs attaques soutenues, les conservateurs de Stephen Harper n’ont pas réussi à démanteler la Société Radio-Canada, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. Pour les artisans du diffuseur public, le règne Harper est synonyme de cauchemar. Les compressions répétées ont conduit à des mises à pied massives, à la disparition d’émissions phares, à la réduction des services et à des pertes importantes d’auditoire.

L’arrivée du nouveau gouvernement Trudeau laisse présager des « voies ensoleillées ». Les engagements des libéraux au cours de la dernière campagne fédérale redonnent de l’espoir, mais la partie n’est pas encore gagnée. Pour assurer son avenir et remplir sa mission, Radio-Canada a besoin d’un meilleur financement et d’une nouvelle gouvernance.

Depuis le 19 octobre et la mise au rancart des conservateurs, les auditeurs et artisans de Radio-Canada respirent un peu mieux. L’élection des libéraux a insufflé un certain vent de fraîcheur. Le pire semble avoir été évité. « Ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a connu. Je pense qu’on vient de tourner une page désolante de l’histoire de cette grande institution qu’est Radio-Canada », affirme Alain Saulnier, ex-responsable de l’information de Radio-Canada. Auteur du livre Ici était Radio-Canada, monsieur Saulnier enseigne le journalisme à l’Université de Montréal. « Ce qui s’est produit au cours des dernières années, c’est une tentative de démembrer et d’étouffer Radio-Canada et je pense que s’il en avait eu la possibilité, le gouvernement Harper aurait même pu fermer complètement cette boîte-là. Il ne l’a pas fait, mais de façon très sournoise, il a cherché à étouffer cette institution. »

Jacques Létourneau, président de la CSN, est du même avis : « Le départ des conservateurs est probablement la meilleure des nouvelles. Ils avaient décidé d’en découdre et d’en finir avec Radio-Canada. Leur objectif était d’affaiblir le diffuseur public et de le faire disparaître, parce qu’ils n’étaient pas capables de le contrôler idéologiquement. Même si on enregistrait des surplus budgétaires à Ottawa, on frappait sur Radio-Canada parce qu’on voulait fermer le diffuseur public. »

Des années difficiles

Les années du gouvernement Harper ont laissé de profondes cicatrices à Radio-Canada. L’agonie des services français s’est traduite par la perte de 657 emplois en 2014, de plus de 600 en 2012 et de près de 800 en 2009, selon les données compilées par le Syndicat des communications de Radio-Canada (SCRC-CSN). Les crédits parlementaires alloués à Radio-Canada/CBC n’atteignent aujourd’hui que 60 % de la valeur de 1990.

Sans oublier le plan de redressement Un espace pour tous lancé en juin 2014. D’ici 2020, des compressions supplémentaires de 100 millions de dollars provoqueront la perte de 1500 emplois. Isabelle Montpetit, présidente sortante du SCRC-CSN, qui regroupe 3200 membres au Québec et à Moncton, constate que « Radio-Canada a décidé d’abandonner une grande partie de la production à l’interne, tout ce qui concerne la télévision générale, les téléséries, les émissions de variétés, l’enregistrement des concerts classiques. On vend aussi les équipements et les infrastructures, incluant les studios. On abandonne les citoyens en région en réduisant de moitié la durée des bulletins télévisés de 18 h. »

Renverser la vapeur

L’arrivée du gouvernement Trudeau pourrait cependant changer la donne, puisque le Parti libéral a promis de soutenir le diffuseur public, en prenant des engagements fermes avant et pendant la campagne électorale (voir encadré « Les engagements des libéraux »). Pierre Maisonneuve, porte-parole du mouvement « Tous amis de Radio-Canada », milite depuis plusieurs mois pour la survie de Radio-Canada. « Le Parti libéral du Canada a pris des engagements précis à l’endroit de Radio-Canada. Les libéraux ont pris fait et cause en faveur de Radio-Canada, en particulier Stéphane Dion. On a vu l’actuel ministre des Affaires étrangères dans des manifestations citoyennes en faveur de Radio-Canada. Donc, il y a des signes encourageants. » Il souligne que la nouvelle ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, a appuyé publiquement la campagne menée par « Tous amis de Radio-Canada » et a participé à la marche de solidarité qui s’est rendue à Ottawa à l’automne 2015. M. Maisonneuve ajoute que « le nouveau premier ministre souhaite aussi un diffuseur public fort » et que lors de leur rencontre avec Justin Trudeau, il leur avait clairement dit que « le Canada qu’il faut construire a besoin que la Société Radio-Canada soit forte et indépendante. »

Indépendance, le mot qui revient sur toutes les lèvres. Car au-delà du financement de Radio-Canada, ce qui préoccupe plusieurs, c’est sa gouvernance. Les membres de l’actuel conseil d’administration ont été nommés par le gouvernement Harper. Il faut revoir ce mode de nomination, soutient Alain Saulnier : « J’ai toujours espoir qu’on pourra renverser la vapeur. On a là un gouvernement qui a été élu en promettant de redonner une vision à Radio-Canada. Les libéraux ont aussi pris des engagements sur le mode de gouvernance. On s’attend à ce que la règle de nomination des administratrices et des administrateurs soit revue et corrigée, car ce qui m’inquiète c’est que l’actuelle direction de Radio-Canada n’a, à mon point de vue, aucune crédibilité et aucune légitimité. On a l’impression que le nouveau gouvernement fédéral pourrait très bien dire à Radio-Canada : débarrassez-vous de votre PDG et vous obtiendrez les millions promis. Je pense que ce n’est qu’une question de temps avant que les pressions soient suffisamment fortes pour que le PDG, Hubert Lacroix, soit mis à la porte. Moi, je n’ai plus aucune confiance en lui, je n’ai plus aucune confiance dans l’actuel conseil d’administration. Il faudra apporter des correctifs et des changements à la gestion et à la haute direction de Radio-Canada pour qu’on puisse réparer ce qui a été brisé. »

Pour Isabelle Montpetit, présidente sortante du SCRC, dont les membres ont maintes fois réclamé la démission du PDG de Radio-Canada, l’arrivée des libéraux ouvre une nouvelle perspective et ravive les espoirs : « C’est intéressant pour nous, mais on va s’assurer de maintenir la pression pour que les promesses électorales soient réalisées rapidement en matière de gouvernance. Le mandat donné à la nouvelle ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, c’est de réinvestir dans Radio-Canada et de résoudre les problèmes de gouvernance. »

Daniel Giroux, secrétaire général du Centre d’études sur les médias, réclame lui aussi des changements. « Il faut revoir le processus de nomination des membres du CA pour s’assurer de revenir à une époque où l’administration de Radio-Canada était totalement indépendante du pouvoir politique, ce qui n’était pas le cas sous le régime de Stephen Harper. Avec le précédent gouvernement, on a vu que c’est très dangereux quand trop de membres de la direction de Radio-Canada ont des antécédents politiques, et tous de même nature. » Il ajoute que « si Radio-Canada retrouve davantage de moyens et une indépendance réelle, elle sera plus en mesure de jouer son rôle dans les sociétés québécoise et canadienne ».

Pierre Maisonneuve y voit là une condition essentielle pour assurer l’avenir de Radio-Canada. « Il faut absolument revoir le processus de gouvernance, la nomination du PDG et des administrateurs de Radio-Canada. Il faut garantir leur indépendance et leur compétence. Si rien n’est fait de ce côté-là, je demeure perplexe pour l’avenir de Radio-Canada. »

Pour le président de la CSN, Jacques Létourneau, si les libéraux tiennent leurs promesses, c’est une bonne nouvelle. Pour ce qui est du financement, « c’est sûr qu’il y a un coup de barre à donner. Le financement public de Radio-Canada est un des plus faibles en Occident lorsqu’on observe ce que les États investissent dans des diffuseurs comparables à Radio-Canada. Des milliers d’emplois ont disparu à Radio-Canada, c’est un non-sens pour un diffuseur public. M. Trudeau s’est engagé en campagne électorale, c’est sûr qu’on va le talonner pour que la job soit faite ».

En ce qui concerne la gestion de Radio-Canada, le président de la CSN ajoute « qu’en matière de gouvernance, c’est clair que les conservateurs avaient une volonté de contrôler Radio-Canada de l’intérieur en plaçant des gens au conseil d’administration, on va donc souhaiter une gouvernance plus indépendante. L’État finance, mais en même temps, il faut une séparation claire sur le plan politique pour protéger la mission de Radio-Canada ».

Une mission à préserver

« C’est la mission même de Radio-Canada, comme diffuseur public, qui doit être préservée et gardée en mémoire », ajoute le ministre québécois responsable de la Francophonie canadienne, Jean-Marc Fournier, qui plaide depuis 2014 pour la survie de Radio-Canada. Avec son homologue Madeleine Meilleur, procureure générale et ministre déléguée aux Affaires francophones de l’Ontario, ils ont commandé un rapport d’expert intitulé Le financement de Radio-Canada : état de la situation et pistes de solution, qui propose une série de mesures permettant au radiodiffuseur public de remplir pleinement son mandat auprès des communautés francophones et acadienne. Le ministre Fournier soutient que « le nouveau gouvernement fédéral devrait bien lire les articles pertinents de la Loi sur la radiodiffusion, les afficher au mur pour se rappeler constamment l’importance de ce média national qui doit refléter la diversité de la francophonie de ce pays. Le diffuseur public doit réfléchir à la façon dont il assure sa mission. Radio-Canada dit qu’il est important de revoir les plateformes, de revoir la plomberie pour s’adapter aux nouvelles conditions, ça me semble normal, mais ce n’est certainement pas en vidant le produit qui circule dans la plomberie. Le contenu doit y être et c’est ce à quoi on s’attend avec les réinvestissements qui vont y être consentis. » Autre élément important, selon Daniel Giroux du Centre d’étude sur les médias, c’est la préservation de l’offre francophone pour les francophones hors Québec.

Au-delà de tous ces facteurs, Alain Saulnier estime que le nouveau gouvernement Trudeau devra aussi « revoir entièrement la Loi sur la radiodiffusion. Cette loi-là date d’une époque où Internet n’existait même pas. Il y a là énormément de travail. Il faut aussi revoir le modèle de financement des médias qui est en train de s’effondrer actuellement. La publicité ne peut plus faire vivre les médias. Tous les médias, publics ou privés, vont devoir affronter ce défi ».

Un appui public incontestable

Les Canadiennes et les Canadiens sont attachés à leur diffuseur public, la tournée menée par « Tous amis de Radio-Canada » à travers tout le Québec l’a bien démontré, rappelle Pierre Maisonneuve. « Dans toutes les rencontres menées en région, les gens ont manifesté leur affection pour Radio-Canada et leur besoin de ce diffuseur public. Les gens aiment leur diffuseur public et ça ne se dément pas. J’ai bien senti la pénétration de Radio-Canada dans les régions. »

Même les parlementaires québécois ont éprouvé le besoin de se porter à la défense de Radio-Canada en adoptant, en novembre 2014, une motion unanime d’appui au diffuseur public. Manon Massé, députée de Québec Solidaire dans la circonscription de Sainte-Marie–Saint-Jacques, est l’instigatrice de cette motion d’appui. « Radio-Canada joue un rôle important et je voulais que mes collègues de l’Assemblée nationale disent aux gens qui y travaillent qu’ils ne sont pas seuls dans cette lutte. Qu’ils disent aussi au gouvernement fédéral que nous avons besoin d’un diffuseur public fort pour être bien informés des grands enjeux de notre société. Et enfin, que le gouvernement fédéral se devait d’offrir à Radio-Canada les moyens nécessaires pour respecter ses obligations en vertu des lois fédérales. »

« Sur le plan de la culture et du fait français, conclut Jacques Létourneau, si ça n’avait pas été de Radio-Canada, je ne sais pas si on aurait encore accès à une culture francophone de qualité, en théâtre, en musique ou en littérature. C’est évident que Radio-Canada a joué un rôle fondamental dans l’histoire du Québec et du peuple québécois. Comme organisation syndicale, on va s’assurer de faire des représentations auprès de personnes du gouvernement canadien qui ont des responsabilités financières, mais également auprès du ministère du Patrimoine canadien, et même du bureau du premier ministre. C’est clair que Radio-Canada va faire partie de nos priorités. »


← Précédent Un départ prometteur 1 janvier 2016
Suivant → Une tarification illégitime 1 janvier 2016