Une mission essentielle en danger

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Nancy Turgeon travaille comme tutrice en études internationales à la Télé-Université (TÉLUQ) depuis 2011. En 2016, elle est élue présidente de son syndicat. Or, elle est loin de se douter de la tourmente que les membres doivent se préparer affronter.

Les 200 tutrices et tuteurs de la TÉLUQ, qui cumulent autour de 15 ans d’expérience en moyenne, savent encadrer avec brio le cheminement pédagogique de leurs étudiantes et étudiants. Ils travaillent surtout avec des personnes opérant un retour aux études, souvent des femmes qui ont un emploi à temps partiel et qui doivent mener de front leurs différentes obligations. Ils rendent ainsi accessible un savoir de qualité à une population étudiante atypique qui éprouve des difficultés à accéder aux études supérieures. « Les tutrices et tuteurs ne font pas que corriger de la copie et distribuer des notes. Ils sont en contact étroit avec les étudiants, qui travaillent de façon isolée, et veillent à leur expliquer la matière moins bien assimilée », précise Nancy Turgeon. Ils sanctionnent ainsi leur réussite, les appuient dans leur cheminement et les motivent à continuer. Ces spécialistes de l’encadrement — une forme d’enseignement à distance propre à l’Université TÉLUQ — sont la force vive de l’université.

Main-d’œuvre bon marché et jetable

En septembre 2016, la TÉLUQ décide de briser la convention collective en sous-traitant l’enseignement de quatre programmes de langues à l’Institut MATCI. Elle confie donc à cet institut privé le soin d’embaucher de nouvelles personnes et de s’occuper de l’encadrement et du suivi des étudiantes et étudiants, sans même que le conseil d’administration de l’université ne sache comment est effectué leur travail.

Les attaques de la TÉLUQ envers ses tutrices et tuteurs ne s’arrêtent pas là. En mai 2017, alors qu’ils sont eux-mêmes en négociation, ils apprennent dans Le Soleil la signature de la nouvelle convention collective du Syndicat des professeures et des professeurs de la Télé-Université. Celle-ci implique pour eux d’importantes mises à pied découlant de la création d’une unité d’accréditation qui couvre une catégorie d’emploi inédite : les professeur-es sous contrat. « Chaque fois qu’un poste de professeur sous contrat est affiché, on sait que ça entraîne directement une diminution de travail pour nos membres », explique Nancy Turgeon.  

Les professeur-es sous contrat sont soumis aux mêmes critères d’embauche que les tutrices et tuteurs, mais n’ont aucun accès à la permanence et ne peuvent progresser dans l’échelle salariale. Tandis que les tuteurs assurent l’enca­drement de 516 étudiants par année, ces « professeurs », loin d’avoir la même expérience dans la formation à distance, doivent en suivre 546. De plus, alors que les tuteurs sont tenus de consacrer une moyenne de 3 h d’encadrement individuel par étudiant, les professeurs sous contrat ne doivent en donner qu’une seule. « L’université exploite les professeur-es sous contrat et met en péril la qualité de ses services à des populations étudiantes vulnérables, dénonce la présidente du syndicat. Pourtant, tous les étudiants et étudiantes payent les mêmes frais de scolarité pour des services différents. Ils sont aussi évalués selon les mêmes critères, peu importe le temps que les différents statuts d’emploi peuvent leur allouer en encadrement. »

Pour joindre l’insulte à l’injure, la TÉLUQ tente de bâillonner les membres et le syndicat qui osent dénoncer la situation. À ce titre, Nancy Turgeon a reçu trois mises en demeure, alors qu’une poursuite de 80 000 $ est intentée contre le syndicat des tuteurs et tutrices et deux organisations affiliées à la CSN.

Mais ce qui est le plus dur moralement, souligne Nancy Turgeon, c’est l’existence d’un lien d’emploi sans pouvoir travailler. « On ne sait pas si les contrats de ces professeur-es nouveau genre seront renouvelés. Les tutrices et tuteurs qui perdent leurs assignations pourraient ne retrouver du travail que dans quatre ans ! Mais en attendant, l’expertise de ces personnes, âgées en moyenne de 50 ans, est jetée aux poubelles ; celles-ci n’ont d’autres choix que de se recycler. Et elles doivent le faire rapidement, car elles n’ont même pas accès à l’assurance-­emploi ! Ça, c’est vraiment crève-cœur. »

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