Centres d’hébergement privés

La privatisation de la vieillesse

Les CHP ont-ils les moyens de verser des salaires décents ?
Par Michael Lartigau
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De 8 % en 1971, la proportion de personnes âgées au Canada (65 ans et plus) est passée à 17 % en 2018. Le vieillissement de la population n’est pas un fait nouveau et ces chiffres n’étonneront personne. Or, dans le sillon de ce fait démographique, se faufile une lucrative occasion d’affaires avec l’augmentation constante de cette clientèle. Déjà, dans les coulisses du libéralisme, les chasseurs de marges bénéficiaires et de taux de rendement trépignent d’impatience et s’activent à saisir l’opportunité que leur tend la « main invisible du marché » : le prometteur secteur des centres d’hébergement privés (CHP).

Pour s’en faire une idée, il suffit de mettre en relief le vieillissement de la population avec les investissements prévus afin de construire de nouveaux CHP. Selon les estimations du Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA), environ un milliard de dollars seront consacrés annuellement à la construction de nouvelles résidences au cours des 20 prochaines années. Dit autrement, il faudra construire 6000 logements par an pour répondre à la demande de ce segment de la population.

À ce rythme, ce sont 1000 emplois qui seront créés chaque année, dont la moitié à temps plein. Si l’avenir semble radieux pour les investisseurs, qu’en est-il des travailleuses et des travailleurs du milieu ? Qu’en est-il des usagers, dont la plupart ont 75 ans et plus ?

Des conditions de travail difficiles
Réunis autour de la même table, Gilles Gagné, Guy Trichard et Marlène Ross, tous à l’emploi d’un CHP depuis plus de 20 ans, en ont long à dire sur les conditions de travail qui caractérisent le secteur.

C’est le Far West dans notre milieu. On parle beaucoup de temps supplémentaire obligatoire (TSO) dans le secteur public, mais nous vivons exactement la même réalité. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, car en matière de conditions de travail, il reste beaucoup à faire et nous allons continuer à nous battre », explique Gilles Gagné.

Illustration d'un homme d'affaire qui vole de l'argent des poches d'un ainé

Illustration : Alain Reno

Son cri du cœur, il faut le mettre en contexte. Depuis des années, le milieu s’organise et mène d’importantes batailles, notamment pour l’obtention d’un salaire digne à l’embauche. L’objectif de 15 $ l’heure demeure présent, mais se heurte à l’intransigeance des propriétaires. « On se bat pendant des mois, voire des années, pour des augmentations de 0,25 $, 0,50 $, et ensuite les employeurs rechignent à les indexer aux hausses du salaire minimum », ajoute-t-il. Il faut savoir qu’en CHP, la moyenne salariale oscille aux alentours de 13 $ l’heure. Un taux qui est bien en deçà du salaire horaire de 15,10 $ considéré comme viable pour vivre décemment au Québec selon une étude de 2016.

Les CHP ont-ils les moyens de verser des salaires décents ? Le Point syndical a posé la question à Anne Plourde, chercheuse à l’Institut de recherches et d’informations socio-éco­nomiques (IRIS), qui s’est tout récemment penchée sur la question. Sa réponse est sans équivoque : oui.

« D’un point de vue structurel, le secteur change rapidement, on assiste actuellement à une concentration de très grands joueurs au profit de plus petites résidences. C’est un marché très lucratif et il s’organise de plus en plus autour de groupes capables de mobiliser énormément de capital en échange d’une promesse d’investissements stables et lucratifs », affirme-t-elle. Chartwell, Groupe Maurice, Sélection et Cogir sont les visages du nouveau Klondike et leur taux de rentabilité peut atteindre jusqu’à 8 % annuellement.

C’est avec la mine basse et désemparée que Gilles, Guy et Marlène accueillent cette statistique. Un contraste difficile à encaisser pour ceux et celles qui composent quotidiennement avec des conditions de travail peu enviables. « La pénurie de main-d’œuvre affecte aussi notre secteur et c’est une spirale sans fin. Les gens ne sont pas attirés par des salaires de misère, le résultat est que ça crée un énorme problème de roulement de personnel où tout le monde en paie le prix. Le manque de personnel nous oblige à faire du TSO et à cumuler plusieurs tâches, cela génère un climat de travail difficile occasionnant des tensions avec les gestionnaires et nos collègues. Et on ne parle même pas de conciliation travail-famille ! Lorsqu’il manque des employé-es pour assurer la prestation du service, on n’a pas le choix, il faut rester, sinon nous risquons des mesures disciplinaires. Sans compter que la sécurité des résidents nous tient à cœur », affirme Guy Trichard avant d’ajouter : « On constitue une main-d’œuvre précaire et facile à intimider avec tout ce que cela implique pour notre capacité à nous mobiliser et à mener une syndicalisation efficace et durable. »

Quels impacts sur les usagers ?
D’un côté, un marché lucratif de plus en plus investi par une concentration de très grands joueurs mobilisant des milliards de dollars. De l’autre, des travailleuses et des travailleurs précaires qui peinent à faire entendre leur voix. À l’épicentre de la question : les aîné-es.

« Le gouvernement doit se poser plusieurs questions, alors que le vieillissement de la population demeure une réalité aux impacts sociaux et politiques, ajoute Anne Plourde. Avec l’âge, le besoin de recevoir un certain nombre de soins s’accroît, or rien n’indique que nos choix collectifs vont dans le sens d’assurer une accessibilité à ces soins. »

Son assertion n’est pas difficile à illustrer. Les résidences pour aîné-es qui, rappelons-le, accueillent majoritairement une population de 75 ans et plus, participent à une logique pour le moins pernicieuse : transférer au privé la gestion d’une population aux besoins grandissants.

Certes, selon leur situation, les personnes âgées reçoivent différentes allocations et crédits d’impôt, donc de l’argent public, pour répondre à leurs besoins. Une donnée qu’il importe d’ajouter au fait qu’un aîné sur cinq se retrouve en CHP. Les résidences deviennent donc, de facto, les lieux de prestations de certains soins.

Tout est tarifé
Lorsqu’on aborde la question des tarifs, la tablée s’emballe. Les exemples sont nombreux, le constat est le même : cela coûte cher aux aîné-es, avec des conséquences tristes. « Dans mon CHP, le coût pour apporter un repas à l’appartement d’un résident est de 3 $ chaque fois. J’ai reçu récemment l’appel d’une dame aux prises avec des problèmes de motricité et qui ne pouvait pas se rendre à la salle à manger pour quelques jours. Résultat : elle ne pouvait assumer le coût quotidien de se faire apporter son repas trois fois par jour ! Elle m’a affirmé qu’elle s’en passerait », mentionne Marlène Ross.

Imaginez ceci. Votre médecin vous prescrit de mesurer impérativement votre tension artérielle tous les jours pendant une semaine. Coût de cette opération dans certaines résidences ? 12 $ l’acte ou 84 $ pour la semaine. Votre condition ne vous permet pas de mettre vous-même vos bas de contention ? Votre résidence s’en occupe… pour 382 $ par mois.

« C’est peu connu, mais nous sommes sur la première ligne pour le constater, nos aînés sont à risque de vivre de la détresse psychologique en raison de la pression financière. Nous avons vu des résidents entrer dans un trois et demi, changer pour un deux et demi et finir dans un un et demi, faute de moyens. Cela a des impacts », ajoute Gilles Gagné.

Conditions de travail difficiles, secteur investi par de grands groupes financiers, clientèle vulnérable et soumise aux logiques du marché, État qui se fait discret… Il se profile une réalité inquiétante pour laquelle nous devrons nous poser collectivement des questions. Plus tôt que tard.


Exemples de tarifs pratiqués dans certains CHP :

Soins
Bas de contention (pose et retrait)
17 $ / l’acte
382 $ / mois
Distribution de médicaments à l’appartement
12 $ / l’acte
3 fois par jour : 300 $ / mois
Appartement
Changement d’ampoule :
8 $ / l’acte
Installation d’air climatisé :
52 $
Frais d’électricité en extra pour climatiseur :
37 $ / mois

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