Vers un véritable réseau de soutien à domicile

Le prochain grand chantier

1 mai 2018

Au rythme actuel des investissements de l’État, il faudra encore 92 ans pour arriver à couvrir 40 % des besoins en soutien à domicile.
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Source
Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Pour information
Jean-Pierre Larche
Information–CSN
jean-pierre.larche@csn.qc.ca

Le 24 mars dernier, près d’une centaine de travailleuses et de travailleurs du secteur du soutien à domicile se sont réunis, à Montréal, à l’occasion d’ un forum sur l’amélioration du soutien à domicile au Québec.  Pour la CSN, cet exercice visait à alimenter la réflexion sur le contenu d’une plate-forme de revendications sur le soutien à domicile à soumettre aux instances délibérantes de la confédération dans les prochains mois.

Le soutien à domicile, c’est un ensemble de soins et de services dispensés au domicile d’une personne.  Il peut s’agir, par exemple, d’une personne aînée en perte d’autonomie, d’une personne en situation de handicap en raison d’une déficience physique ou intellectuelle, ou d’un trouble du spectre de l’autisme.  L’objectif de ces services est de permettre à ces personnes de pouvoir demeurer dans leur domicile au lieu de devoir, par exemple, s’installer dans un centre d’hébergement pour une longue durée.  Ces services incluent non seulement des services professionnels, des soins médicaux ou d’hygiène, mais également des services domestiques tels que l’aide à la cuisine et l’entretien ménager.  Le soutien à domicile joue un rôle crucial afin de permettre à ces personnes de demeurer autonomes et de favoriser leur intégration sociale.

Malheureusement, le soutien à domicile, au Québec, n’a jamais été soutenu adéquatement par les gouvernements qui se sont succédé.  Les dernières années d’austérité ont fait très mal aux usagères et aux usagers qui ont plus de difficultés à obtenir des services et aussi aux travailleuses et aux travailleurs qui subissent une pression accrue pour être «productifs».  Tout cela alors que les emplois dans le domaine du soutien à domicile sont de plus en plus relayés au secteur privé, notamment aux  agences de placement.  Ces dernières n’offrent toutefois pas les mêmes conditions de travail à leur personnel qui souvent, est moins bien formé que le personnel du réseau  public.

Bref, alors que les besoins augmentent de façon exponentielle avec entre autres le vieillissement de la population, le statu quo semble intenable.  C’est dans ce contexte que la CSN entend relancer le débat collectif sur la nécessité d’assurer à l’ensemble de la population l’accès à des services de qualité en soutien à domicile, et ce, de façon universelle.

Une préoccupation de longue date

En ouverture du forum, le président de la CSN, Jacques Létourneau a souligné que cet enjeu fait partie des préoccupations syndicales depuis très longtemps. Il se rappelle du débat sur le Virage ambulatoire de la fin des années 90, une réforme visant à prioriser des alternatives au séjour en centre hospitalier.  Déjà à l’époque, la CSN craignait que les économies ainsi réalisées dans les budgets des hôpitaux ne soient pas réinvesties à une hauteur suffisante pour répondre adéquatement aux besoins hors hôpitaux.

De fait, le chercheur Guillaume Hébert, de l’IRIS conférencier invité lors du forum, a exposé que les services sont de moins en moins disponibles.  Par exemple, plus de 100 000 aîné-es sur un total de 400 000 présentant une incapacité sévère ou légère ne reçoivent actuellement aucun service de soutien à domicile.  Au rythme actuel des investissements de l’État, il faudra encore 92 ans pour arriver à couvrir 40 % de leurs besoins en soutien à domicile.

Dès la création de l’assurance-maladie, le soutien à domicile devait pourtant faire partie intégrante des services.  Le Québec était à l’heure des grandes réformes et de la mise en place des grands réseaux universels.  Et le Québec était jeune. On tenait pour acquis, à l’époque, que le développement de ces services suivrait les grands chantiers découlant de la Révolution tranquille.  Guillaume Hébert rappelle la position du Parti québécois, au pouvoir en 1979 : Miser sur les CLSC pour offrir des services gratuits et universels sur tout le territoire, administrés localement et dispensés par des auxiliaires familiales et sociales, qu’on nomme aujourd’hui les auxiliaires en santé et services sociaux (ASSS), salariées de l’État.

Deux décennies de néolibéralisme plus tard, un autre gouvernement du même Parti québécois décide, en 1996, de mettre fin à la gratuité. De plus, il choisit de miser davantage sur des organismes privés ou à but non lucratif, notamment en créant les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile (EÉSAD), de confier plus de tâches à la sous-traitance et de restreindre le déploiement des ASSS. Ces 20 dernières années, le glissement vers des services privés n’a fait que s’accentuer et rendre de moins en moins accessibles les services de soutien à domicile.  La situation est la même pour les services professionnels dispensés par des travailleuses sociales, ergothérapeutes,  physiothérapeutes, infirmières, et autres professionnel-les.

Une lutte à poursuivre
Pour la CSN, l’accès aux services de soutien à domicile pour toutes les personnes qui en ont besoin est une priorité.  C’est ce qu’a souligné la conseillère syndicale au Service des relations du travail de la CSN, Marjorie Houle, en début de forum.  La CSN fait campagne depuis une dizaine d’années pour un continuum de services globaux et intégrés aux aîné-es (hyperlien Vieillir dans la dignité)., une longue chaîne de services dont le soutien à domicile est un maillon important.

Cette fois, la CSN entend relancer le débat sur l’aspect spécifique du soutien à domicile, pris globalement, non seulement pour les aîné-es, mais également pour toutes les personnes vivant avec un handicap nécessitant du soutien à domicile.  Jusqu’à maintenant, les axes d’intervention de la CSN ont été :

  • d’agir sur la définition de l’offre de services dans le contexte d’une grande diversité de prestataires de services et des moyens de financement ;
  • de réinvestir dans le réseau ;
  • de stopper la privatisation ;
  • de favoriser le travail en équipes interdisciplinaires ;
  • de reconnaître, accompagner et soutenir les proches aidantes.

Marjorie Houle rappelle que la tenue du forum permettra de raffiner l’argumentaire et de réfléchir à des moyens d’intervenir de façon proactive dans ce débat, au moment où la situation sur le terrain devient critique, car les usagères et les usagers ont de moins de moins de services alors que les salarié-es croulent sous la charge de travail et la pression induite par le minutage des soins.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, après trois années de cure d’austérité, le moment est peut-être bien choisi pour relancer ce débat.  Guillaume Hébert a mené une recherche sur le soutien à domicile (hyperlien).  Pour lui, tous les indicateurs pointent vers la mise en place d’un véritable réseau.  Il n’y a pas vraiment d’alternative, souligne-t-il, au développement du système actuel.  Plusieurs constats convergent en effet.

  • Le soutien à domicile est la clé de notre capacité à nous adapter au vieillissement de la population ;
  • Le soutien à domicile est le meilleur vecteur de prévention : c’est en quelque sorte mettre des antennes du réseau dans toutes les résidences pour prévenir la détérioration de l’état de santé et pour soutenir l’autonomie ;
  • Le Québec consacre moins de ressources au soutien à domicile que la moyenne canadienne et le Canada se trouve lui-même loin derrière la plupart des pays industrialisés ;
  • Les urgences demeurent engorgées et les ressources ne sont pas utilisées de façon optimale ;
  • D’un point de vue financier, les services de soutien à domicile constituent une option plus intéressante que l’hébergement, lorsque cela est possible et souhaitable.
  • La volonté claire de sortir de l’hospitalocentrisme et de poursuivre le virage ambulatoire, même si la réforme du Dr Barrette tend à recentraliser les services autour des grands hôpitaux ;
  • L’explosion des besoins alors que, selon la Protectrice du citoyen, il y a moins de services, plus d’attente, plus de critères d’exclusion, de grandes disparités entre les régions ;
  • L’épuisement des proches aidants qui assurent pas moins de 80 % des services, avec un soutien inadéquat de l’État. Au Québec, on compte quelque 638 000 personnes prenant soin quotidiennement d’un parent ou d’un proche à domicile, soit 277 millions d’heures de travail ;

Enfin, Guillaume Hébert perçoit une initiative à saisir pour mettre en place un véritable réseau maintenant.  Il rappelle que le rapport de la commission Romanow sur l’avenir des soins de santé au Canada, en 2002, établissait qu’après l’assurance-hospitalisation, l’assurance-maladie et l’assurance-médicaments, le prochain défi à relever serait celui du soutien à domicile.  Depuis ce rapport, il y a eu très peu de progression malheureusement.

 

Ramener la justice sociale au-devant de la scène
Professeure à l’UQO, Louise Boivin étudie la transformation des services d’aide à domicile et la précarisation des emplois depuis plus de 25 ans.  Elle était conférencière au retour des ateliers du matin.  Dans un premier temps, elle a présenté quelques résultats préliminaires des recherches qu’elle mène actuellement avec sa collègue Marie-Hélène Verville sur l’augmentation du recours au secteur privé depuis cinq ans.  À partir des appels d’offres et des contrats qui sont octroyés par un CIUSSS montréalais et dans Lanaudière, elle constate une tendance claire vers une augmentation importante du recours au secteur privé.

Comme on pourrait s’y attendre, il s’avère que les exigences en matière de formation sont largement inférieures à celles du secteur public.  De même, les salaires y sont beaucoup moins élevés ; les travailleuses et les travailleurs ont peu d’avantages sociaux et la syndicalisation y est très difficile, particulièrement pour les employé-es d’agences. Quant aux personnes embauchées directement par les bénéficiaires à l’aide du programme du Chèque emploi-service, elles sont considérées comme des travailleuses salariées mais les emplois sont tellement atypiques que plusieurs de nos lois sociales et du travail, comme la Loi sur les normes du travail, ne peuvent pas s’appliquer intégralement.  En outre, ces salarié-es subissent une très forte pression au rendement et ne font pas partie des équipes multidisciplinaires des établissements publics : elles ne peuvent jouer le rôle de prévention que jouent les ASSS du secteur public dont  la mission est de faire le lien entre une personne usagère et toute l’équipe de professionnel-les du réseau public.

Pour Louise Boivin, le développement de services dans le secteur privé a entraîné une véritable concurrence entre le privé et le public.  Cette concurrence est néfaste, car elle tire les conditions de travail vers le bas. De plus, la pression au rendement a fait son chemin jusque dans le secteur public où le minutage des tâches est dorénavant une pratique fort répandue.

Pour faire face à la situation, madame Boivin propose plusieurs pistes d’intervention, qu’il s’agisse de recours légaux, d’organisation en syndicats là où ils ne sont pas présents, de lobbying et de mobilisation.  Par exemple, l’augmentation du salaire minimum à 15 dollars l’heure contribuerait à ce rééquilibrage des forces.  Elle insiste beaucoup sur la responsabilité d’une organisation comme la CSN de réunir les forces de toutes les personnes intéressées qui ne disposent ni de nos moyens ni de notre voix. C’est le cas de toutes ces femmes qui travaillent pour une agence ou encore des bénéficiaires de services à domicile pour qui il peut être difficile de se mobiliser.

Solidarité
Ce n’est pas le cas de Claude Prévost. Bénéficiaire de services à domicile depuis plus de 20 ans, cet homme est grandement impliqué dans la communauté malgré son handicap. Il est d’ailleurs l’un des administrateurs du Groupe d’aide Ex Aequo. Au forum, il a témoigné de sa situation et notamment de ce qu’il a vécu au cours des dernières années.  En 2015, ses services ont été coupés sans crier gare par le CLSC.  Depuis 1995, il recevait des services de soutien pour l’aider à faire ses repas et son ménage. Claude explique que préparer un seul repas peut lui demander plusieurs heures dans une journée.  En perdant ces services, c’est tout son univers social qui s’effondre puisqu’il ne peut plus faire rien d’autre que de préparer ses repas et tenter de faire un peu de ménage dans son appartement.  Avec le soutien de l’organisme Ex Aequo qui soutient les personnes vivant avec un handicap, il a finalement retrouvé ses services en 2017.  Toutefois, il souligne que de nombreuses personnes aîné-es ou en situation d’handicap ne seront jamais capables de se battre comme il a pu le faire.

Simon Philippe Caron, qui travaille chez Ex Aequo comme agent de défense des droits, a enchaîné en soulignant que la réalité vécue par Claude est la même pour tous : toute coupe de service, même une seule heure, a énormément de répercussions  dans la vie des personnes.  Simon souligne que le soutien à domicile permet non seulement d’assurer une certaine qualité de vie, mais également de favoriser l’insertion sociale de ces personnes qui, autrement, vivraient encore davantage dans l’isolement. Chez Ex Aequo, la question des conditions de travail inadéquates du personnel ainsi que le minutage des tâches font maintenant partie des préoccupations importantes.  Il rappelle que les personnes vivant avec un handicap veulent que les personnes qui prennent soin d’elles bénéficient de bonnes conditions de travail.

Ce qu’il voit ces dernières années :

  • Des gens qui se voient retirer leurs services du jour au lendemain parce que leur enfant vient d’avoir 18 ans ;
  • Une augmentation du niveau de stress et de désespoir chez les usagers et usagères ;
  • La persistance des préjugés à l’égard des personnes en situation de handicap ;
  • Le cas d’un homme qui est retourné aux études pour se trouver un nouvel emploi pour ensuite perdre ses services d’hygiène quotidiens. Comment pourra-t-il continuer de progresser dans sa vie sociale sans soins d’hygiène ?
  • Un plus grand roulement de personnel. « C’est une personne étrangère à chaque fois ! »
  • Une dame avait besoin d’aide pour marcher 10 minutes par jour, afin de conserver sa motricité (mobilité?) le plus longtemps possible. Ce n’est plus possible, car il n’y a plus de place pour ce type d’«extra» dans les interventions minutées.

Simon Philippe Caron a conclu son intervention par un vibrant appel à la solidarité.  « Je pense qu’on peut s’allier et travailler ensemble.  J’espère que dans vos stratégies, vous penserez à nous » a-t-il lancé aux différents acteurs et intervenants présents dans la salle.

Ensuite ?
Dans les prochains mois, la CSN terminera la compilation de tout ce qui a été relevé dans les ateliers.  Une plate-forme de revendications sera développée, puis un plan d’action sera déployé.  C’est un vaste et important chantier qui s’ouvre : doter le Québec d’un véritable réseau universel de soutien à domicile !

 

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