Distribution alimentaire

À la croisée des chemins

Photo : bmonteny@theshipfactory.com
Le port du casque d’écoute, qui dicte les tâches à exécuter ainsi que la cadence de travail, n’aide certainement pas au moral des troupes.
Par Ariane Gagné
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Colabor et Metro–Newton : deux centres de distribution alimentaire de la région de Québec, deux réalités différentes, mais des défis de main-d’œuvre communs.

Chez Metro–Newton, le travail de préparateur de commandes est très exigeant physiquement et les problèmes de dos sont légion. « Les employé-es attitrés à ce poste doivent soulever près de 4000 livres par jour. C’est l’équivalent d’une voiture ! », illustre Luc Lafond, président du syndicat. La marchandise qui y entre est livrée en totalité dans les épiceries des bannières Metro.

Colabor, pour sa part, dessert les restaurants ainsi que les cafétérias de ministères et d’organismes gouvernementaux ; les besoins de livraison de cette clientèle se déclinent en petites et en moyennes quantités, tout en étant très diversifiés. Les employé-es doivent exécuter plusieurs allers-retours dans l’entrepôt afin d’assembler ces multiples commandes. Contrairement à Metro–Newton, qui ne livre que des produits secs, le travail chez Colabor se fait en partie dans des environnements réfrigérés et frigorifiés. « Les jeunes trouvent difficiles les horaires de soir ou de nuit, à des températures qui peuvent descendre jusqu’à -28 °C », explique le président du syndicat, André Boisvert.

Dans l’ensemble des centres de distribution, le port du casque d’écoute, qui dicte les tâches à exécuter ainsi que la cadence de travail, n’aide certainement pas au moral des troupes.

Horaires et salaires : le nerf de la guerre
La rudesse du travail n’est pas étrangère aux problèmes de recrutement et de rétention dans les centres de distribution. Or, d’autres causes, dont les horaires et les salaires, constituent également des enjeux cruciaux. « Aucun salarié-e n’a envie de rentrer souper après son quart de travail le dimanche et de se faire rappeler à minuit pour un remplacement », explique Luc Lafond. L’employeur tente d’arrêter cette pratique. De concert avec le syndicat, il a mis en place des mécanismes pour mieux planifier le travail des employé-es sur appel. Mais il faut plus.

André Boisvert croit que l’horaire de quatre jours sera à l’ordre du jour de la prochaine négociation. « Les gens aiment donner un coup pour bénéficier de trois jours de congé. »

Chez Colabor, les échelons salariaux ont été révisés en cours de convention ; un comité a été formé du côté de Metro–Newton pour se pencher aussi sur la question ; mais du travail reste à faire dans les deux cas pour bonifier le salaire à l’embauche, qui a à peine bougé depuis 25 ans et qui gravite autour de 15 $ l’heure. « Même si au sommet de l’échelle, le revenu se rapproche de 30 $ l’heure incluant les primes, il manque des bonbons lors du recrutement, et l’employeur n’aura pas le choix d’y voir », souligne Luc Lafond.

Zoom arrière sur le secteur
Face à Sysco et à Garden Food Service, ses deux plus proches concurrents, l’entreprise Colabor doit tirer son épingle du jeu. Et ça joue dur. Elle a récemment fermé deux centres de distribution en Ontario et perdu de gros clients. Était-ce faute de personnel pour répondre à leurs besoins exigeants ? L’histoire ne le dit pas, mais on sait que le taux de chômage de la région de Québec est très bas et que la rareté de main-d’œuvre y est encore plus criante qu’ailleurs.

De son côté, Metro fait face à deux acteurs importants qui ont aussi pignon sur rue au Québec : Loblaw et Sobeys. Costco s’en tire pour sa part plutôt bien dans son créneau, tandis que le dernier venu en alimentation, Walmart, a considérablement fait reculer les marges de profit dans le secteur. Et il ne faudrait pas oublier le commerce en ligne, qui prend de l’ampleur. Un joueur comme le Marché Goodfood tâte déjà ce terrain… L’avenir annonce-t-il certaines fusions ou acquisitions qui changeront le portrait du secteur ?

Vice-président à la Fédération du commerce–CSN, Alexandre Giguère est bien conscient que les centres de distribution seront tôt ou tard appelés à se réinventer. « Déjà, dans les épiceries, la prise de commandes en ligne et les caisses en libre-service ont fait leur entrée, souligne-t-il. À certains endroits, les clients disposent même d’un scanneur pour étiqueter en temps réel les produits qu’ils déposent dans leur panier. Une chose est sûre : de nouvelles façons de faire l’épicerie auront un impact majeur sur toutes les parties prenantes de la distribution alimentaire au Québec. »


Et les camionneurs ?
Bien des camionneurs préfèrent la longue route à la ville, puisqu’ils évitent les embouteillages en milieu urbain. Plusieurs choisissent donc de travailler pour les grandes compagnies de transport, où le salaire est fort différent de celui des centres de distribution. Un camionneur chez Colabor, qui fait entre 12 et 15 arrêts dans sa journée, souvent dans la circulation, est payé environ 15 $ l’heure à l’embauche. Souvent, il est tenu de décharger lui-même la marchandise, à l’aide d’un diable qu’il doit manipuler l’hiver dans la neige. Dans un tel contexte, l’embauche de camionneurs par les centres de distribution devient ardue.

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